Politiques internationales
 Marie-Victoire Louis

Quand le féminisme se confronte au libéralisme ...

La lettre de l'AVFT 1
n°7 – Nouvelle série – Eté 1995

date de rédaction : 01/07/1995
date de publication : 01/08/1995
mise en ligne : 03/09/2006 (texte déjà présent sur la version précédente du site)
Augmenter la taille du texteDiminuer la taille du texteImprimer le texteRecommander ce texte par mail

Le harcèlement sexuel, "qui constitue un affront à la dignité du travailleur, empêche les femmes d'apporter une contribution qui soit à la mesure de leurs compétences", telle est l'analyse du § 163 de la Plate-forme d'action adoptée à Pékin, en septembre 1995, à l'issue de la 4 ème conférence de l'ONU sur les femmes.

Puis, à deux reprises, le harcèlement sexuel est cité comme devant être l'objet "d'objectifs stratégiques visant à éliminer la ségrégation professionnelle et toutes les formes de discrimination dans l'emploi".

La conférence de Pékin a donc entériné la nécessité d'une législation en la matière, comme celle de politiques sur les lieux du travail : "Les gouvernements, les employeurs, les employés, les syndicats et les organisations de femmes devraient... promulguer et appliquer des lois et mettre au point des politiques sur les lieux du travail interdisant toute discrimination sur le lieu du travail... en ce qui concerne les conditions de travail discriminatoires et le harcèlement sexuel". (§180)

Nous ne pourrions que nous réjouir de ce constat. Et ce, d'autant plus que nous avons à faire face, en France, à une résistance opiniâtre des employeurs et des syndicats à prendre en compte institutionnellement cette réalité. Rappelons que le syndicalisme français a pris position sur le droit à la contraception et à l'avortement bien avant d'avoir abordé la question du harcèlement sexuel qui, pourtant, le concerne au premier chef. Actuellement, aucun syndicat n'a élaboré ne serait-ce qu'une déclaration de principe, et donc a fortiori une quelconque politique. Seul-es des syndicalistes, hommes ou femmes, se sont mobilisé-es aux côtés des victimes, indépendamment de toute étiquette syndicale. Mais ces engagements ne contrebalancent pas les nombreux soutiens de syndicalistes aux harceleurs. Quant au patronat français, seules quelques entreprises, suite à l'action-pilote menée dans le Vaucluse, ont mené des actions d'information en direction des salarié-es. Ailleurs, grâce à l'action d'une syndicaliste, une entreprise a mis en place une commission au sein de son Comité d'hygiène et de sécurité et des conditions de travail, qui a abouti à une journée de formation; une autre réfléchit à la mise en oeuvre d'une action de prévention.
Mais nous accepterions, avec satisfaction, tous les démentis.

Ce qui est pour nous évident, c'est que la lutte contre le harcèlement sexuel est un enjeu fondamental des relations entre les sexes. Cela étant dit, on peut avancer l'hypothèse que le harcèlement sexuel est au coeur de deux conceptions théoriques des rapports entre les sexes.

L'approche libérale considère que, dans le cadre du marché, la question du sexe n'est pas, en soi, pertinente. Ce qui importe, c'est la valeur relative du travail et notamment son coût. Maintenir le harceleur dans l'emploi et en exclure la harcelée revient à conserver sur le marché du travail une personne - et à en exclure une autre - indépendamment de leur valeur économique respective. Certes, le coût de cette exclusion est, de fait, largement transféré aux finances publiques, et donc payé par chacun-e d'entre nous. Les ASSEDIC prennent en charge le chômage et la Sécurité Sociale, les arrêts de travail et les dépenses médicales dues à la dégradation de l'état de santé qui affecte toutes les personnes harcelées. Sans compter les coûts liés au déclenchement de procédures judiciaires, qui impliquent la mobilisation de l'inspection du travail, de la police, de la magistrature, de médecins expert-es.
      
Mais les coûts propres à l'entreprise sont réels aussi : il s'agit du remplacement et de la formation de la, ou plus souvent, des personnes harcelée-s, démissionnaire-s ou licenciée-s; du coût en termes de baisse de la productivité que l'on note dans toutes les situations de harcèlement sexuel et dans les conflits nés de leur dénonciation. Sans parler des logiques d'implosion sociale dont ces conflits sont porteurs. Il s'agit aussi de la mise à mal de l'image de l'entreprise, en cas de dévoilement de telles pratiques ; et ce, surtout, si les autorités dirigeantes les ont cautionnées d'une manière ou d'une autre. Lorsque la honte change de camp, les effets de son transfert de la victime aux responsables ne restent pas symboliques. C'est la raison pour laquelle le coût d'un article de presse, d'un procès, d'un boycott est bien supérieur à celui de la mise en oeuvre d'une politique qui précise les responsabilités de chacun-e. Le "risque" pour l'employeur est qu'une telle politique contre le harcèlement dévoile la hiérarchie sexuelle du pouvoir et du travail et la différence de salaires qui en est l'expression. Et pose la question de leur légitimité.

La conception féministe, quant à elle, lutte contre le harcèlement sexuel dans une logique de réappropriation par les femmes de leur corps, de leur parole, de leur identité. Elle s'inscrit dans le cadre de politiques plus globales contre les violences masculines, les rapports de subordination, les inégalités, les discriminations à l'encontre des femmes. Nous ne voulons plus être enfermées dans une image dégradée de notre sexe, mais reconnues, au travail, pour nos compétences et nos valeurs professionnelles. À cet égard, l'augmentation des plaintes s'explique sans doute par l'élévation du niveau de formation et par l'expérience accrue des femmes, confrontées à des hiérarchies et des syndicats masculins qui redoutent la concurrence des femmes dans un contexte de crise économique.

Ce que la Plate-forme d'action de Pékin a retenu - et cela n'étonnera personne - c'est essentiellement l'approche libérale : contrainte ni sur les États, ni sur les entreprises ni sur les syndicats, mais incitations à prendre en charge ce problème, sans que pour autant les responsabilités respectives soient posées. C'est à nous, féministes, de prendre appui sur cet apport et de le pousser au plus loin de nos moyens et au mieux de nos méthodes, en connaissant les contraintes qui nous sont opposées mais en refusant de les considérer incontournables. Mais surtout en donnant un statut politique à la possible convergence ponctuelle de ces deux approches sans perdre de vue leurs profondes contradictions.

Retour en haut de page
Notes de bas de page
1 Association européenne contre les violences faites aux femmes au travail.

Retour en haut de page