Campagne pour la libération de Véronique Akobé
 Marie-Victoire Louis  *

Véronique Akobe, une Sarah en France

Le Monde
8/03/1996

date de rédaction : 07/03/1996
date de publication : 8/03/1996
mise en ligne : 03/09/2006 (texte déjà présent sur la version précédente du site)
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Véronique Akobé a été condamnée, le 31 janvier 1990, par la cour d'assises de Nice, à la peine de vingt ans de réclusion criminelle, assortie d'une période de sûreté des deux tiers, pour "assassinat et tentative d'assassinat".

Cette jeune femme, ivoirienne de vingt-trois ans, a été engagée le 25 juin 1987 comme employée de maison, après avoir passé une annonce dans Le Figaro. "Ils me traitaient comme une esclave", a-t-elle, elle Huit jours après son embauche, dans une région où elle ne connaissait personne, dans une maison où elle était enfermée, dans une chambre dont sa "patronne" lui avait formellement interdit de fermer la porte, elle a été violée, à trois reprises, par son employeur, soixante-trois ans, industriel, et par son fils, vingt-deux ans, tous deux extrêmement "robustes".

Elle a crié, s'est débattue, mais n'a pu se défendre. Elle-même mesure 1,60 mètre. "Ils me tenaient par le cou et l'un d'eux a mis sa main sur ma bouche pour m'empêcher de crier. Ça a duré longtemps, très longtemps. Ils sont venus trois fois, à chaque visite du fils. L'un me tenait, l'autre me violait et me sodomisait" a t-elle déclaré lors de son procès,

À la question posée par le médecin qui l'a examinée - pourquoi elle ne "s'était pas plainte" -, elle a répondu qu'elle "ne savait pas à qui le faire", ses agresseurs lui ayant par ailleurs affirmé que "personne ne la croirait". En outre, elle "n'avait pas osé se rendre auprès de la police du fait de son absence d'autorisation de séjour en France" et était " sans le sou".
Véronique Akobé a, le lendemain du troisième viol collectif, et alors qu'elle "avait peur de leur retour", tué le fils et tenté de tuer le père. "Ils ont tué quelque chose en moi, quelque chose de ma vraie personnalité", a-t-elle déclaré.
Elle s'est enfuie et a été arrêtée dans la région parisienne le 10 août.

Deux expertises sont convergentes concernant le viol. Noëlle Magaud-Vouland, psychologue, a expliqué lors du procès que les tests et les entretiens correspondaient à ceux recueillis habituellement auprès des femmes violées. Elle a récusé l'existence de tendances affabulatoires chez Véronique Akobé. "La dignité semble résumer toutes ses aspirations" ; "la destruction de l'autre peut avoir symboliquement permis une réhabilitation de soi et gommé la souillure symbolique" : telle fut son explication du crime. Dans son rapport, elle analyse "le geste homicide dans le contexte d'un sentiment d'altération, voire d'une véritable effraction mortifère et déstructurante de l'image de soi. La démesure du geste homicide pouvant alors faire écho au sentiment démesuré d'avoir été atteinte dans sa dignité, son orgueil, voire véritablement détruite."

L'expertise médicale, établie par Jacques Leblanc huit mois après les viols, établit que "les troubles fonctionnels et les lésions anales actuellement observées chez l'inculpée peuvent effectivement correspondre à des séquelles d'une sodomie. Elle lui a déclaré souffrir encore de douleurs anales".

Le professeur Jarret, ethno-psychiatre au cours du procès, a notamment déclaré, après avoir évoqué Les Bonnes de Genet, les phénomènes de transes chez les « Noirs » et La Case de l'oncle Tom, qu'"en tant que psychiatre, il ne recommanderait pas l'internement. Il faudrait d'abord la réinsérer dans son pays d'origine et la confier là-bas au chef du village".

L'avocat de la famille, Maître Guyonnet, lui, a plaidé le mobile du vol. Mais même l'avocat général a écarté ce mobile : "Pour voler, se serait-elle livrée à ce massacre ? Non, ce n'est pas sérieux.".

Véronique a toujours déclaré avoir été victime des viols. Mais ses paroles lors du procès - "Pourquoi ne me croyez-vous pas j'ai tué pour laver mon honneur"- n'ont pesé d'aucun poids face à la dénégation de son agresseur qui l'accusait de mensonge.

L'avocat de Véronique, pour sa part, a simplement évoqué la question de leur éventualité. "Elle s'est comportée exactement comme ces gens qui marchent la nuit sans savoir où ils vont. Nous pénétrons dans la troisième dimension. Nous sommes dans les domaines inconnus du psychisme", fut notamment sa défense de Véronique Akobé.
Elle n'a pas été réellement défendue.
M. Peyrat, commis d'office, représentant à l'époque du Front national de la ville de Nice, a en effet écarté les viols de sa défense. Au journal Libération, le 2 novembre 1995, il a, tout en reconnaissant que Véronique "n'avait pas bénéficié d'un procès équitable", déclaré qu'"il ne revenait pas à sa cliente de prouver les viols, mais au tribunal de démontrer éventuellement l'inverse", et qu'" il n'avait pas, he1as, réussi à convaincre la cour et les jurés ".

Selon Véronique, le président de la cour d'assises, Armand Djian - celui qui présidait la cour qui a condamné Omar Rahdad à vingt ans de prison - coupait le micro quand elle parlait. La veille du procès, elle avait été amenée devant lui, comme il est de pratique pour un procès d'assises. Il ne lui a même pas adressé la parole.

Quant au ministère public, qui avait requis quinze ans de prison et demandé aux jurés de ne pas "dépasser cette sanction... très lourde", il a posé l'alternative suivante : "Ou bien vous vous ralliez à l'explication que je crois la plus proche de la réalité, c'est-à-dire le crime d'une femme perdue, crime de l'inadaptation et de la solitude morale... Ou bien vous ne savez pas ce qui a pu se passer. Alors, si vous ne savez pas, ne cherchez pas. La justice ne peut frapper aveuglément".

C'est au nom d'un imaginaire "complexe de persécution nourri par la condition d'émigrée clandestine" que Véronique Akobé, sur des préjugés racistes, de classe et de sexe, a été condamnée à vingt ans de prison.
Si les circonstances atténuantes lui ont été reconnues, la peine n'en a pas moins été augmentée par les jurés de cinq ans par rapport à celle demandée par le ministère public.

Un comité de soutien à Véronique Akobé a été créé à Grasse après le procès, mais n'a pas été entendu.
Véronique Akobé est actuellement, depuis plus de huit années - sans en être sortie une seule journée - à la prison de femmes de Rennes. Elle y a passé son certificat et son brevet. Un pourvoi en cassation a été rejeté le 24 janvier 1991.

Le 27 décembre 1995, Véronique Akobé a déposé, par l'intermédiaire de son avocate, Maître Gallot Lavallée, un recours en grâce au, près du président de la République. Véronique Akobé n'a pas souhaité, en effet, rouvrir son procès en déposant plainte pour viol.

Elle écrivait récemment : "Je ne sais même plus si je vais bien. Je ne désire rien d'autre que ma liberté."

En raison des conditions iniques dans lesquelles, s'est déroulé son procès et de la sévérité scandaleuse de sa peine, Véronique Akobé doit être graciée, libérée immédiatement, et ne doit pas être expulsée.

Plus de 11 000 personnes ont signé la pétition appuyant la demande de recours en grâce de Véronique Akobé, sans expulsion du territoire français. L'Association européenne contre les violences faites aux femmes au travail (AVFT) poursuivra sa campagne jusqu'à ce que la grâce de Véronique Akobé soit obtenue.

La mobilisation française et internationale en faveur de Sarah Balabagan, condamnée pour un même crime, lui a sauvé la vie. Une même solidarité doit s'exprimer pour la grâce et la libération immédiate de Véronique Akobé.

Il ne peut y avoir d'exigence de justice à géographie variable.


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