Algérie
Madame Messali
 Marie-Victoire Louis

Madame Messali

Cahiers du Gremamo N ° 7
Intelligentsias francisées (?) au Maghreb Colonial1
Actes du séminaire de recherches post-doctoral
Université Paris VII
1990
p. 146 à 159

date de rédaction : 01/05/1989
date de publication : 1/12/1989
mise en ligne : 03/09/2006 (texte déjà présent sur la version précédente du site)
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Être désappropriées de l'Histoire,
c'est peut-être finalement
l'Histoire la plus importante
et la plus ordinaire
qui arrive quotidiennement aux femmes
Arlette FARGE

Comme tant de femmes dont l'histoire a occulté le rôle, l'historiographie algérienne n'a pas traité Madame Messali - tant s'en faut - à sa juste valeur, ni à sa juste contribution à l'histoire du nationalisme algérien.

Son rapport personnel et politique à l'histoire de l'Algérie a été pratiquement totalement passé sous silence.

Lorsqu'il est question de cette femme exceptionnelle, de celle qui fut la première des militant-es du nationalisme algérien, le rôle qui lui est reconnu n'est pas différent de celui que les sociétés patriarcales ont traditionnellement dévolu aux femmes : mère d'abord et surtout, compagne fidèle dont le mérite éventuel est jugé au diapason de son silence. Il était cependant admis qu'elle avait "confectionné" le drapeau algérien. Le symbole était encore trop chargé de sens : on lui concéda la tâche de l'avoir cousu 2.
La femme engagée, tenace et courageuse fut cachée par la mère, l'épouse par son mari, la militante par les dirigeants, ses engagements sans concession par sa nationalité.
Elle paya en outre, comme tous les militants messalistes - et a fortiori ceux de la première heure - le prix de l'occultation par l'historiographie officielle de ce courant.

Et pourtant Messali dans ses Mémoires rend hommage à l'aide qu'elle lui a apportée comme à son influence politique3, le peuple algérien sut, lors de son enterrement à Alger en 1953 la reconnaître parmi les siens, et même les membres de l'appareil du MTLD admirent son apport. M. Ferroukhi affirma qu'elle "avait droit à la gratitude du peuple algérien et de notre mouvement pour la lutte qu'elle a menée et en faveur de notre pays" 4, tandis que Mezerna témoigna qu'elle "avait mené tout au cours de sa vie la même lutte que son mari" et qu'elle avait été "sa collaboratrice et surtout son soutien dans les moments les plus difficiles. " 5 Les sections MTLD des CFRA et celle de Tenès reprennent même à leur compte dans les lettres de condoléances envoyées à Messali l'expression de "mère du peuple algérien ".

Je voudrais tenter de comprendre dans un premier temps, par-delà les problématiques soit de l'opposition colonisateur/colonisé soit des "couples mixtes", la nature des liens entre Messali et sa compagne. Comment cette jeune fille et ce jeune homme que tout pourrait paraître opposer, elle, française, lorraine, issue d'un milieu ouvrier anarcho-syndicaliste, de culture chrétienne, mais anticléricale, et lui, sujet colonial, indigène, Tlemcénien, turcophile, nationaliste, musulman ont-ils pu si rapidement se plaire et si rapidement construire un couple lié par un projet politique commun : l'indépendance de l'Algérie ? Dans ses Mémoires, Messali évoquant les premiers échanges entre eux n'écrivait-il pas : "Ma vie, ai-je pensé, en écoutant son récit, était à peu près analogue à la sienne "6 ?
Puis dans un deuxième temps, évoquer rapidement son apport politique au nationalisme algérien.
Enfin tenter de comprendre les éléments qui ont pu entrer en ligne de compte pour expliquer son exclusion progressive de ce projet qu'ils avaient bâti en commun.

Émilie Busquant rencontre Messali 7chez Madame Couëtoux ; elles habitaient dans deux chambres contiguës au fond du couloir du dernier étage d'un immeuble sis 6 rue du Repos, face au cimetière du Père-Lachaise.
Madame Couëtoux, épouse d'un chirurgien dentiste de Tlemcen, avait pris en affection Messali ; à chaque moment important de sa vie, celui-ci demande conseil à celle qu'il a toujours considérée comme sa "seconde mère". C'est donc tout naturellement qu'il va lui rendre visite dès son arrivée à Paris. "Tous (ses) soucis disparaissaient alors comme par enchantement ".
..."Ne t'inquiète pas, mon enfant, je vais m'occuper de toi dès demain", m'a-t-elle dit avec empressement.
Tandis que nous échangions nos idées de façon pêle-mêle sur des sujets différents, quelqu'un a frappé à la porte en disant seulement… "C'est moi".
Pour toute réponse, Madame Couëtoux a dit en riant et en se précipitant vers la porte :Entrez. Entrez ma petite... je vais vous présenter quelqu'un dont je vous ai souvent parlé et dont je vous ai dit que je ne serais pas étonnée de le voir arriver un jour ou l'autre".
Celle que Madame Couëtoux appelait... 'Ma petite' et qu'elle allait me présenter était une jeune fille qui n'avait pas encore 20 ans. Elle était belle, avait un beau teint, une belle chevelure couleur acajou et une taille ravissante.
Elle portait à la main des gants, un joli petit sac et un parapluie. Le tout faisait un petit ensemble délicat, élégant, plein de charme. Elle portait aux yeux des binocles qui se maintenaient avec une petite chaîne en d'or qu'elle portait sur ses oreilles. Tout lui donnait un air de jeune marquise qui lui allait à ravir".

C'est en ces termes que Messali dans ses Mémoires, rédigés 37 ans après cette journée, se remémore la rencontre avec celle qui désormais partagera sa vie.
Nous sommes en octobre 1923, il avait 24 ans, il était depuis deux jours à Paris et "se sentait comme un orphelin jeté au milieu d'une société heureuse et indifférente" ; il était bel homme, "pudique, naïf, sensible et même sentimental" ; il cherchait en outre un travail, n'importe lequel, "mais toujours dans l'honneur ". Elle avait 22 ans, elle était vendeuse au rayon "Parfumerie et objets pour dames" aux Magasins réunis de la place de la République.

Pour lui, c'est le coup de foudre immédiat Le soir même, il rentra chez lui et se rappelle cette soirée " comme un rêve qui n'avait pas son pareil dans les mille et une nuit " et estime que ce coup de foudre est réciproque. Il n'avait sans doute pas tort.

Émilie Busquant, née le 3 mars 1901, à Neuves-Maisons est lorraine comme Adélaïde Weyer qui épouse le Général Youssouf à l'époque du Royaume arabe, comme Aurélie Picard qui épouse le chef religieux algérien Ahmed Tidjani en 1870.

Mais contrairement à cette dernière, les services de renseignements français ne pourront pas écrire sur elle, en guise d'épitaphe, qu'elle mit "l'influence qu'elle sut prendre sur son mari au service de la cause française" 8
Très vite au contraire, Emilie adhère au projet anticolonialiste de son compagnon qu'elle contribuera à nourrir de la culture politique de son milieu.

Elle a vécu toute sa jeunesse dans une région frontalière marquée par l'irrédentisme, imprégnée de traditions patriotiques et dans une famille ouvrière militante marquée par une forte conscience d'opposition de classes. Bien qu'aucun Busquant ne figure dans le dictionnaire publié à Nancy sur les militants ouvriers de Meurthe-et-Moselle, pas plus que dans les dossiers de police sur les anarchistes et le maintien de l'ordre aux Archives départementales de Nancy, sa famille était incontestablement une famille marquée par des traditions militantes.

Messali, dans ses Mémoires, évoquant les conditions de la création de l'Etoile Nord-Africaine, insiste significativement sur les conditions de vie qui furent celles de sa femme, reconnaissant ainsi l'impact de sa culture politique : "Elle était née dans une région de France fiévreuse révolutionnaire et patriotique à la fois et avait partagé avec les membres de sa famille le sort d'un prolétariat exploité et humilié". Émilie avait expliqué à Messali que "la vie des travailleurs, les grèves, les manifestations, les comités de secours, la distribution de soupe dans les rues, les réunions et les charges de police meurtrières sont des tristesses au milieu desquelles les miens et moi-même avons vécu jusqu'à maintenant".

Lorsqu'il est nommé président de l'Etoile Nord-Africaine, celle-ci, "l'assurant de son soutien et de son aide", lui précise que "ce sont la vie, les nécessités, le pain et le travail qui ont aussi fait d'elle une militante, sans avoir jamais appartenu à aucun parti " 9.

Et à la première visite policière à laquelle Messali et Emilie sont soumis en 1924 à Paris, elle "lui expliqua que ses frères au retour du service militaire recevaient régulièrement la visite des gendarmes et des policiers pour des raisons plus ou moins analogues aux siennes ".

À titre indicatif, à la veille de la guerre, E. Calduch 10 considère qu'environ 500 personnes étaient en Meurthe-et-Moselle influencées par la propagande anarcho-syndicaliste qui était incontestablement la culture ouvrière dominante de l'époque de ces milieux miniers lorrains. Ainsi, en 1904, "sévissait" un groupe dénommé "les Apaches de Neuves-Maisons", ouvriers mineurs "connus pour leurs idées politiques très avancées", selon une note de police. Des sabotages ont même lieu régulièrement dans cette petite ville.

Luttes des classes et patriotisme apparaissent comme faisant partie des traditions ouvrières lorraines et contribuent à forger une forte identité nationale et sociale. La culture politique du milieu familial d'Emilie en ce début de XXe siècle peut être définie comme une culture marquée par un patriotisme ouvrier. La distance sociale qui séparait le prolétariat ouvrier du mode de vie de la bourgeoisie industrielle était indissociable d'une histoire politique qui situait clairement deux camps opposés : certains témoins se souviennent qu'elle évoquait l'assassinat de certains membres de sa famille par les Versaillais. Mais une étude ultérieure plus fine devrait permettre de mieux connaître les engagements politiques de sa famille. De surcroît dans le seul discours que nous possédons d'elle, celui de 1934 à la Mutualité, elle affirme le lien qu'elle établit entre les principes de la Révolution française de 1789 et l'indépendance de l'Algérie. 11

Les fondements politiques de l'action révolutionnaire ouvrière au début du XXe siècle en Lorraine nous apparaissent bien proches de ceux de l'Etoile Nord-Africaine :

* Nécessité de privilégier des actions visant au renversement de la société plutôt qu'une défense plus catégorielle des intérêts de ses membres les plus exploités ; nécessité de l'organisation, de la formation des militants, de l'action politique directe.

* Patriotisme populaire vivace explicable par la proximité de la frontière allemande, mêlé à une forte tradition internationaliste par anticapitalisme : tous les patrons, toutes les patries, toutes les armées se valent...
* Croyance au rôle des minorités agissantes dans une conception quasi religieuse de l'action militante.

Cette histoire, rapidement évoquée, est très largement une histoire faite par et pour les hommes ; on connaît bien les traditions "viriles", patriarcales du syndicalisme minier et plus globalement des traditions ouvrières françaises. Pourtant ce que l'on appelait à l'époque "la-question-des-femmes" commençait à être posée dans les milieux syndicaux, communistes et libertaires, y compris sous l'angle de sa double exploitation par le capitalisme et par l'homme. Mais dans la meilleure des hypothèses, lorsque la question de la libération des femmes était abordée, celle-ci n'était envisagée qu'en tant que complément de force dans l'action militante d'un syndicalisme quasi exclusivement masculin tant par sa composition que par ses priorités ou ses modes d'actions.

On pensait surtout aux femmes pour la gestion difficile de la vie quotidienne, pour l'éducation des enfants, et en tant que force d'appoint dans le travail salarié, dans les grèves ou les manifestations.
Cependant, les femmes travaillent et se battent.
En Meurthe-et-Moselle, en 1911, un travailleur sur quatre est une femme dans l'industrie. Lors des grèves, le courage de certaines d'entre elles est remarqué.
Ainsi, le 5 septembre 1905, à Pont-à-Mousson, après trois charges successives de l'armée et alors que les blessés sont nombreux, les grévistes se reforment vite et, selon Le Cri Populaire, "les drapeaux noirs et rouges sont toujours là, quoique (sic) tenus par des femmes".
De même, lors de l'enterrement de l'ouvrier Huart, suivi par 3 000 personnes, "c'est une ouvrière vêtue de noir qui porte le drapeau du syndicat des métallurgistes de Mont St Martin, un drapeau rouge roulé dans un large crêpe". 12.
Cette symbolique féminine du drapeau peut peut-être partiellement expliquer le rôle joué par Emilie dans la confection da drapeau algérien.

Sans avoir pu les rencontrer personnellement, Emilie a pu cependant être confrontée à des images de figures politiques d'envergure ; on retrouve le nom de Paule Minck lors d'une conférence de Victor Barrucand (colonial libéral issu de l'anarchisme, ami d'Isabelle Eberhardt) à Nancy, tandis que Louise Michel y prend la parole en 1904.

La vie ouvrière était rude. L'extrême frugalité imposée par les difficultés de la vie faisait partie de sa culture : la pauvreté n'était pas une honte, c'était la norme. "Garçons et filles, tous travaillaient pour aider les parents qui n'arrivaient pas facilement à faire face à la dureté de la vie... à 14 ans tous les garçons étaient à la mine. Il fallut que tous et toutes économisent pendant 20 ans pour arriver à acheter une (petite) maison à Neuves-Maisons".

La tristesse de la vie n'était compensée que par la solidarité familiale et politique, sa dureté n'était acceptée que par la croyance en un monde meilleur que la lutte devait (inéluctablement) finir par accoucher. Cette vie était plus dure encore pour les femmes accablées de travail, d'enfants - la propagande anticonceptionnelle commence à être cependant propagée - chargées de gérer une vie quotidienne avec très peu de moyens. Pendant les périodes difficiles, c'était à elles qu'incombait la gestion de la pénurie ; les épouses des militants remplaçaient leurs maris en cas d'arrestation.
On ne peut manquer de relever que c'est bien, entre autres, ces rôles-là qu'Emilie assumera au sein du nationalisme algérien.

Émilie Busquant se rattache à cette tradition de femmes du peuple, efficaces, jugeant "sur pièces", solides à la tâche, peu conciliantes, au caractère trempé et fermes dans leurs convictions. "Il faut que j'aie la vie dure pour supporter tant de misères", écrit-elle à son mari, le 11 février 1953.

Sur le plan des contacts inter culturaux, la Lorraine des mines était un véritable bouillon de cultures étrangères. On peut penser qu'Emilie avait été déjà en contact avec des Nord-Africains ou tout au moins ouverte à la présence d'étrangers en France. En 1906, on note l'existence de 18 nationalités différentes en Meurthe-et-Moselle (avec un groupe majoritaire de 28 % d'Italiens), tandis que 11 % de la population est de nationalité étrangère dans ce département en 1911 13. Le fort pourcentage de travailleurs coloniaux provoque d'ailleurs des manifestations et des heurts entre indigènes et français ; des grèves éclatent en Lorraine - l'une d'entre elles à Neuves-Maisons même en 1917 - tandis que la base, freinée semble-t-il par les cadres syndicaux, demande le renvoi chez eux des travailleurs coloniaux 14

Sur le plan religieux, la Lorraine, encadrée par un efficace réseau d'écoles et d'œuvres, était tout à la fois profondément marquée par les traditions chrétienne et anticléricale par réaction à l'autoritarisme et au conservatisme de cette Eglise.

Ville garnison, ville frontière, Tlemcen était marquée par une histoire ayant forgé une forte tradition d'identité collective. Un voyageur français constatait en 1893 que "les indigènes sont plus vivants que partout ailleurs tant ils ont la conscience d'être chez eux" 15... "Grandeur épique de la ville héritée d'une histoire dont l'architecture rendait compte... vie intellectuelle, influence de la tradition urbaine, structures patriarcales appuyées sur le maintien des valeurs islamiques", c'est en ces termes que B. Stora définit, à juste titre, Tlemcen en ce début du XXe siècle.

Si les parents de Messali étaient porteurs de ces traditions anciennes, ils n'appartenaient pas à la vieille bourgeoisie Tlemcénienne. Sa mère cependant appartenait à la branche appauvrie d'une famille citadine aisée n'ayant pas pour autant perdu ses attaches terriennes. Messali bénéficia de ce capital social et culturel. Mais sa famille était réellement pauvre, comme celle d'Emilie : "modestes travailleurs" de la mine pour les premiers, "de la terre" pour les seconds.
Jamais les parents de Messali n'ont eu les moyens suffisants pour vivre dans leur propre maison ; sa mère, pour imaginer son désir d'avoir un chez elle, s'exprimait ainsi : "Il nous faut notre tombe vivante dans ce monde, tant qu'on est sur terre ".

Comme la mère d'Emilie sans doute, celle-ci "s'est consacrée jusqu'à ses derniers jours à ses enfants qu'il fallait élever et marier avec très peu de moyens".
Son père, personnage attachant dont l'autorité était peu contestée, était chargé de subvenir aux besoins de la famille. Les parents de Messali formaient, semble-t-il, un couple uni.

Son père lui transmit les éléments de connaissance historique que la tradition orale avait sauvegardée ; dès lors, si "l'on discutait beaucoup politique" dans sa famille, il s'agissait plus d'une culture tournée vers le passé et vers l'Orient que vers l'avenir et l'Europe.
L'épopée d'Abd el Kader était l'objet des conversations familiales, l'espoir était attendu du côté de la Turquie mais, faute de structures politiques adéquates comme d'un minimum de droits politiques, l'on s'en remettait surtout à Dieu pour sortir l'Algérie de la situation coloniale.
Soumis au code de l'indigénat, "régime spécial. Comme si nous étions des lépreux ", la famille de Messali ne bénéficiait d'aucun droit politique; aussi attendait-elle beaucoup des quelques personnalités - tel l'Emir Khaled - qui, par leur situation étaient à même de transmettre aux Français les revendications encore confuses du peuple algérien.
Les quelques Algériens qui se refusaient à considérer que le régime colonial devait être éternel attendaient aussi beaucoup des communistes et des "Français de France".
Tlemcen était cependant une ville relativement ouverte sur le monde extérieur ; la colonisation, moins importante que dans d'autres villes, était très cosmopolite : "Français, Espagnols, Juifs et autres étrangers de toutes origines cohabitaient ; juifs, catholiques et protestants avaient leurs synagogues, leurs églises, leurs temples et leurs cimetières. Chacune des communautés pratiquait de manière libre et ostensible sa vie religieuse".

Le père de Messali avait inculqué à son fils, au nom du respect "de toutes les créatures de Dieu ", une tradition de considération des autres, y compris des colonisateurs, pour autant que leur comportement le justifiait. Aussi, sa famille a-t-elle entretenu de bons rapports - aussi bons que la situation coloniale le permettait - avec certains Français, les Brette, les Filani, les Molina, Monsieur Raphael.

Son père n'exprima aucune contestation lorsque Messali lui fit part de son désir d'unir sa vie à Emilie. Et lors de leur premier voyage commun à Tlemcen, en 1925, celui-ci s'exprima ainsi auprès de ses enfants : "Voyez vous, mes enfants, cette brave fille pour venir nous voir a traversé des pays, des montagnes et des mers ; elle se trouve ainsi loin de son pays et loin des siens. Faites en sorte qu'elle ne manque de rien, qu'elle mange à sa faim et qu'elle soit bien choyée. Dieu veille sur elle et nous regarde dans nos comportements avec elle. Puisqu'elle est loin de son pays. Elle a priorité sur quiconque. En la servant, en l'aimant et en veillant sur elle, nous gagnerons auprès de Dieu de très bonnes actions".

Incontestablement, cet ancrage historique qui permettait de se confronter à l'autre sans crainte d'y perdre son identité, cette ouverture liée à la tradition tlemcénienne et soufi a profondément marqué Messali.
Ni la nationalité, ni la religion n'était - bien au contraire - des motifs pour se couper des autres ; la culture était en revanche une raison pour s'en rapprocher : "Mon père avait son idée sur l'importance d'apprendre". La tradition confrérique à laquelle Messali s'est toujours référé, ("j'ai vécu toute ma vie suivant ses principes" affirma-t-il ) lui a fourni en outre certaines références morales et politiques.
Sa croyance à la nécessité d'une organisation préalable à toute action politique y trouva ses modèles.
De plus, l'un des membres de la confrérie des Darkaoua à qui "il avait demandé si son futur mariage 16 était conforme aux principes islamiques, lui répondit que "l'essentiel était que cette future mariée appartienne à l'une des trois grandes religions... le judaïsme, le christianisme et l'Islam".
Il n'y avait donc plus d'obstacles à leur union.

Même si la guerre avait profondément bouleversé les structures familiales et sociales et accéléré les processus de mobilité, le départ d'un jeune indigène d'Algérie étonnait encore tout autant que l'émigration d'une jeune fille se séparant de son milieu pour travailler "en ville ".
Les deux situations étaient encore exceptionnelles ; ils étaient à ce titre tous deux des pionniers.

Émilie était venue à Paris, comme lui, "après avoir perdu ses parents, pour y vivre et gagner sa vie ". Elle avait quitté sa Lorraine natale, munie d'un petit bagage scolaire, grâce aux recommandations d'une famille bourgeoise nancéenne qui lui avait procuré un emploi de cuisinière puis de vendeuse. On connaît mal cependant les raisons du départ d'Emilie. Quant à Messali, son départ correspondait à une volonté d'échapper à l'étroitesse et au racisme de la société coloniale et de lutter pour un changement politique : "La ville de Tlemcen ne me suffisait plus comme espace".
Quand ils se rencontrèrent, ils avaient donc tous les deux rompu avec un environnement familial qui pouvait les limiter dans leur soif de vivre, leurs ambitions personnelles, leur choix politiques.

Aussi attaché Messali fût-il à sa famille et notamment à sa mère, dont l'enterrement fut pour lui "le jour le plus douloureux et le plus affolant de (son) existence", il raconte comment il s'est senti après sa mort plus libre de sa vie, "comme un navire à qui on vient d'enlever ses amarres ".
Significativement d'ailleurs, lorsqu'en 1919, celui-ci revient de permission à Tlemcen, il évoque sa "tristesse" lorsque Madame Couëtoux lui rappelle qu'il doit dorénavant se considérer comme "le chef de famille ". Après le mariage de sa sœur préférée, il considérait qu'il "n'avait plus de responsabilité familiale".
Lorsqu'il décida d'emménager dans la petite chambre d'Emilie, malgré le racisme affiché de l'une de ses tantes qui habitait le même étage qu'eux et qui, dans l'immeuble, "dirigeait le bal du dénigrement" aucun membre de la famille d'Emilie n'eut, semble-t-il, à donner son avis.
Et ceci est important lorsque l'on sait que le mariage projeté de Messali à Bordeaux avec Mlle Dupuy ne put avoir lieu du fait de l'opposition de sa famille pour des raisons de religion, de statut social mais aussi de racisme.
Émilie, éloignée des pressions familiales, autonome financièrement, pouvait disposer de sa propre vie.
Leurs deux salaires joints leur créaient les conditions d'une réelle indépendance : "Nous étions les maîtres de nos mouvements, de nos désirs, de notre liberté", écrit Messali concernant les premières années de leur rencontre.

Dans les deux situations, ce fut la mort de la mère qui provoqua l'éclatement et la dispersion de la famille. Émilie était en outre orpheline de père. Cette identité d'itinéraire familial, jointe à la solitude de l'exil pouvait expliquer qu'ils avaient "tous les deux fait le même projet d'aller se recueillir sur la tombe de leurs mères. Nous parlions de nos chères mamans disparues. Tlemcen et Neuves-Maisons étaient jumelées dans nos conversations".

Leur relatif isolement à Paris leur pesait sans doute d'autant plus qu'ils provenaient tous les deux d'une famille nombreuse : huit enfants chez les Busquant, six chez les Messali.

Celui-ci raconte d'ailleurs comment ils se sont mis à pleurer, après la naissance de leur premier enfant, Ali : "Nous nous trouvions seuls avec lui alors que dans de telles circonstances, il y a généralement les membres de la famille, les voisins, ce qui crée de la joie et de la conversation. Le fait d'être seuls nous attristait. Nous étions tous les deux orphelins et trop loin de nos familles". Leur couple se constitua sur ce remplacement de leur famille absente et sur le désir d'en combler le vide.

Sur le plan personnel, Emilie était incontestablement plus mature que lui ; en outre, elle bénéficiait de l'acquis de vivre dans sa propre société. Aussi prit-elle au début un ascendant certain sur son compagnon. Dès les premiers jours, Madame Couëtoux - jalouse de cette attirance réciproque ? - qui avait porté leur amour sur les fonts baptismaux, constate cette "influence" qu'elle juge trop importante et conseille à Messali "de rester maître de lui-même ".
Qu'elle se soit sentie très vite remplacée dans le rôle qui était le sien jusqu'alors doit aussi être noté. "J'ai senti qu'il y avait entre elle et Mlle Busquant une sorte de dualité à mon propos" constate Messali.
Émilie le conseillera dans sa façon de s'habiller, de se comporter au travail, dans ses lectures, veillera sur sa santé, l'introduira dans certains milieux bourgeois français, l'aidera dans son travail dans une relation que l'on peut qualifier de protectrice.

De nombreux exemples cités dans ses Mémoires révèlent le besoin que Messali a toujours éprouvé de relations maternantes. Émilie n'y échappa pas.

Il rapporte qu'à l'occasion d'une de ses premières interventions politiques, Emilie - à qui il racontait régulièrement ses activités politiques lorsqu'elle n'était pas avec lui - "l'écouta comme une maman face à son enfant qui lui rapporte s'être bagarré avec les enfants du quartier ". Vingt-cinq ans plus tard, elle se laissera aller à écrire à celui qui était devenu le principal leader nationaliste de l'Algérie : "Mon premier enfant, c'est toi "17.
Elle fut donc dans les premières années de leurs relations tout à la fois sa mère, sa sœur, son amante ; il représentait pour elle un compagnon qu'elle admirait indiscutablement et devint progressivement, avec leurs deux enfants, sa seule famille.

Ils mirent donc au départ leur solitude et leurs aspirations en commun en attendant de trouver au sein de l'Etoile Nord-Africaine tant un succédané de famille qu'une organisation nécessaire à ce qui devint vite leur projet.
Lorsque Messali rencontra Emilie, il était encore en gestation du projet politique qu'il forgera avec d'autres (les communistes essentiellement) pour créer le premier programme de l'Etoile Nord-Africaine de 1927. Mais à cette époque, il croyait (encore) "qu'il suffisait de dénoncer une injustice pour qu'elle soit prise en considération pour être supprimée par la suite".

Les interrogations politiques dont Messali fait part à sa future compagne le premier jour de leur rencontre étaient encore confuses mais s'ancraient dans le même sentiment du refus de l'injustice. On sait cependant qu'il achetait l'Humanité à Bordeaux pendant son service militaire et que cette lecture "avait provoqué chez lui une sorte de petite révolution intérieure, des curiosités nouvelles et des points d'interrogation fort nombreux ".
On sait aussi que la manière dont il était traité par les patrons de Tlemcen "le révoltait" et qu'il fut très critique sur le comportement politique de la bourgeoisie tlemcénienne "toujours à l'affût des honneurs, des bonnes situations mais absente au combat".

L'intelligence d'Emilie consista à soutenir, sans brider sa liberté, le projet de son compagnon et à le nourrir de ses propres connaissances.
Progressivement, la rue du Repos devint un lieu de rencontre et de visites que surveillèrent vite les services policiers de la rue Lecomte : c'était" la maison du parti".

Significativement, la création de l'Etoile Nord-Africaine est représentée à l'instar d'une naissance : "Ma petite amie et moi-même allions faire le tour de nos parents et amis pour leur apprendre la création de l'Etoile et leur communiquer notre joie et notre espérance". Il en est de même pour la création d'El Ouma : "Nous nous sommes trouvés face à deux naissances, la première, celle d'Ali et la seconde, celle d'un organe de presse au service de notre association".

Mais cette relative osmose ne fut rendue possible que parce que d'une part Messali ne dissocia jamais " sa vie, même intime, des problèmes ayant trait à l'émancipation (de l'Algérie)"  et parce qu'ils fondèrent dans les premières années de leur vie commune en France une relation que nous pouvons considérer comme relativement égalitaire : sur le plan financier, du partage des tâches, du travail salarié.

"Ce qui m'a le plus marqué dans ma sensibilité d'enfant, témoigne Monsieur Guénanèche qui se souvient de leur premier voyage à Tlemcen en 1925, c'est que pour la première fois, je crois, je venais de voir un couple. J'ai tout de suite eu la sensation que quelque chose de très profond les unissait. Tout en se promenant, ils discutaient avec beaucoup d'animation. Quand l'homme parlait. Sa compagne semblait absorber ses paroles... quand la femme parlait, son compagnon semblait l'écouter avec beaucoup d'attention. La femme particulièrement avait un visage gai, heureux. Ce couple respirait le bonheur et le communiquait autour de lui". 18

Messali, avec le recul que l'âge et l'expérience confèrent, lui rendit hommage dans ses Mémoires en ces termes touchants : "Ma petite amie, notre nid d'amour et ma nouvelle situation ont été le destin miraculeux et la première base de départ de la lutte pour la libération nationale".

Les traditions politiques de son milieu liées à sa ténacité et à son courage fournirent au nationalisme naissant un référent politique. Sa force résidait dans le fait qu'elle avait suffisamment intériorisé la notion du "droit" pour savoir exiger les droits qu'elle estimait être les siens et, par un sentiment de justice, ceux des individus dont elle se sentait solidaire.

Dès le premier jour de sa rencontre avec Messali, qui devait commencer le lendemain son travail de manœuvre à l'usine de la rue de Vitruve, elle lui recommande "de ne pas se laisser faire tout en observant une bonne attitude à l'égard de tous".
Plus tard, Messali rapporte qu'un jour lui ayant raconté une injustice dont avait été victime une de ses collègues vendeuses travaillant comme lui chez Lancel, Emilie lui avait rétorqué aussitôt "que s'il s'était agi d'elle-même, elle aurait flanqué son tablier à la gueule du vieux singe".
Et lors de leur premier séjour en Algérie, en octobre 1925, alors que la police française refuse à Oran l'embarquement de son compagnon, "en tant qu'indigène", celle-ci prend sa défense avec véhémence, dénonce l'injustice qui se dévoile et, pour ce faire, se "met à crier, à protester en prenant à témoin les autres voyageurs ".

Lorsque l'Etoile Nord-Africaine fut constituée, elle dut se défendre dans les manifestations comme face aux provocations, aux mouchards, aux perquisitions, aux saisies, aux brutalités dans les commissariats, devant les juges d'instruction, les responsables du Gouvernement général ; il fallait déjouer les ruses des policiers, semer les mouchards, cacher les tracts compromettants, imposer les réunions interdites, arracher le droit de visite dans les prisons, construire la défense, se battre avec certains avocats, avec les gardiens, la prison.

Il fallait passer des jours sur les trottoirs avec espoir d'entrevoir son mari emprisonné entre la sortie du fourgon et l'entrée du Palais de justice. Il fallait aussi assumer des condamnations à "seize ans de travaux forcés, vingt ans d'interdiction de séjour, à la dégradation civique et à la confiscation des biens présents et à venir" (verdict du procès de mars 1941). Il fallait enfin vivre seule des mois - voire des années entières - sans d'autres nouvelles que celles, souvent fausses, que les policiers voulaient bien laisser passer à seule fin de détruire son moral et celui du parti, tout en assumant la vie quotidienne et en élevant deux enfants dont le père était surnommé "l'enfermé".

Sa vie fut tellement marquée du sceau de la répression et de la lutte que l'on peut affirmer qu'elle bénéficia d'une éducation véritablement permanente.

Il fallait aussi blinder son coeur et sa sensibilité pour résister aux attaques personnelles, aux insinuations, aux campagnes de presse, aux injures racistes doublées d'injures sexistes.
"Les Européens voyaient de mauvais œil cette union qu'ils considéraient comme une atteinte grave à leur prestige et à leur dignité de race supérieure. Certains disaient avec colère que cette Française pouvait bien être une voleuse ou une putain des faubourgs des mauvais quartiers de Paris. Tous les Européens qui étaient colonialistes disaient des horreurs sur quiconque faisait un geste sympathique envers les indigènes" écrit Messali. "On ne pardonnait pas à une Française d'avoir mélangé le sang du vainqueur et de la race supérieure avec la race du vaincu. Cela était encore une atteinte à leur dignité et à la grandeur de la France".

Dans le contexte algérien de l'époque, l'image qui était donnée d'elle-même était, dans les milieux pieds-noirs populaires, celle d'une "salope de française qui était en train d'exciter les Arabes contre les Français "... "On n'osait pas la toucher, mais on ne se sentait pas en sécurité" se souvient son fils, Ali.

Pour de jeunes émigrés, fraîchement issus d'une société colonialiste, indifféremment et quotidiennement appelés en Algérie, "sales arabes, bicots, ratons, troncs de figuiers, pouilleux, galeux ", régis par le code de l'Indigénat et étroitement surveillés par les services policiers de la rue Lecomte, voir une femme exiger le respect, l'application des règles de droit, se battre avec eux, pour eux, au sein de ce qu'on appelait "le parti des taulards" où, selon l'expression de son fils, "la sélection se faisait par la trouille", était véritablement une découverte comme une aide de grande valeur.

Lorsque son mari s'imposa comme le principal leader algérien, elle put cependant être relativement protégée par son statut ; elle bénéficiait en outre, en tant que française de droits que "les indigènes" ne possédaient pas.

Monsieur Guénanèche affirme que les militants de la première heure en Algérie "ont appris la politique avec Madame Messali ", qu'elle "avait préparé le chemin à ceux qui n'avaient encore que des sentiments patriotiques, sans encore d'éducation politique ni de formation militante "
Bien d'autres encore confirment sans ambiguïté l'importance de son rôle.
Pour Mohammed Maroc, "elle était une militante avertie... C'était un phare pour les vieux militants".
Pour Mohammed Memchaoui, "c'est notamment sur le terrain que le peuple et surtout les familles des détenus ont vu Madame Messali mener le combat pour défendre les détenus, devant Barberousse, auprès des juges d'instruction et des tribunaux civils et militaires. C'est ainsi que les épouses et les parents des militants ont appris à protester et à se faire respecter pour défendre les leurs".  
Pour Hadj Cherchalli, "tous les militants de la première heure peuvent témoigner de ses vertus".
Pour son fils Ali, au sein du parti, "c'était le recours".
Pour Monsieur Boulkeroua, "elle avait un cran extraordinaire... chaque fois que Messali était a été en résidence surveillée, le centre de gravité du mouvement messaliste, c'était Monsieur Messali. Elle avait une façon à elle d'encourager les militants, de faire face … C'était une flamme, une espèce de source ".19

Cette greffe réussie d'une revendication de justice et de liberté, comme de l'internationalisme et du nationalisme, représenta sans doute l'un de ses principaux apports au nationalisme algérien. Et c'est manifestement cette "culture" là qui donna à Emilie Busquant l'énergie qu'elle dut déployer à tant de reprises au plus grand profit de son mari, de l'E.N.A., puis du P.P.A.

Celle-ci à joué en effet un rôle important lors de la création de l'Etoile Nord-africaine.
Elle rédigea avec Messali le Mémoire de l'Etoile Nord-africaine envoyée à la Société des Nations en janvier 1930. Elle participa à de nombreuses manifestations de rues tant à Paris qu'à Alger. Elle organisa la défense de son compagnon et de ses amis lors des nombreux procès auxquels ils eurent à faire face (Novembre 1934, Août 1937, Octobre 1939, Mars 1941). Lorsque Messali fut emprisonné en 1934, c'est elle qui, avec Si Djilani, participe à la création de la "Glorieuse Etoile Nord-africaine" pour remplacer l'ENA interdite.
Lorsqu'il doit se réfugier à Genève en 1936, c'est elle qui l'informe après six mois d'absence de tous les problèmes touchant le parti sur le plan interne et international et lui permet ainsi de "voir clairement les faits et les gens".
Elle jouera un rôle essentiel dans la constitution de la cellule de Tlemcen en 1937.
Elle participera au nom de l'Etoile à de nombreuses réunions publiques contradictoires avec les Ulémas et les communistes.
C'est elle qui représenta officiellement l'ENA lors du passage de la commission Lagrosillière à Tlemcen.
C'est elle enfin qui sera le pivot du parti après l'arrestation de pratiquement toute la direction du parti en août 1937.
Elle reprendra enfin en main ce qui restait du parti alors qu'il était exsangue après les grandes vagues d'arrestations de 1939 et 1940.
Elle jouera notamment un rôle important dans l'affaire des relations instaurées par l'Axe et par certains membres de la section d'Alger du P.P.A, comme dans les tentatives de contacts par l'intermédiaire de Maître Boumendjel entre le régime de Vichy et Messali emprisonné. Dans ces situations, elle sera sur une position de refus intransigeant de toute alliance avec les alliés de l'Allemagne nazie. Elle croyait aux fondements sur lesquels s'étaient construits l'ENA et le PPA ; elle n'a jamais cédé sur ces valeurs auxquelles, en outre, la fraternité de compagnonnage des débuts conférait tant de prix.

Sur le plan culturel, elle compensa, au début de l'Etoile Nord-africaine, par sa meilleure connaissance du français ce que la culture plus orale de Messali pouvait avoir de déficiente. Et si son niveau intellectuel peut apparaître peu élevé au regard de nos normes actuelles, il était au diapason de la culture ouvrière de son milieu et sans doute supérieur à celui des premiers rédacteurs d'El Ouma. Messali n'affirma-t-il pas qu' "elle fut sa collaboratrice et son aide la plus sûre et la plus dévouée" et que "certains problèmes qu'il trouvait difficiles étaient pour elle faciles à résoudre ".

Ce n'est donc pas un hasard si c'est elle qui, pendant des années, prend la plume sous la dictée de Messali, ou conjointement avec lui, pour les premiers écrits de l'ENA.
D'après Monsieur Memchaoui, "jusqu'en 1932, elle a assisté Messali au secrétariat. C'est à elle qu'il dictait sa correspondance et les articles d'El Ouma. Que de fois son salaire a-t-il servi à acquitter les frais d'impression de tracts ou du journal" affirme-t-il.

Sur le plan religieux, elle était enfin sans doute plus anticléricale qu'athée. Les religieux et les religieuses incarnaient pour elle les représentants d'une classe qui n'était pas la sienne. Mais la culture lorraine était trop imprégnée de religiosité pour pouvoir se détacher totalement de la religion. Elle a, en tout état de cause, y compris publiquement - notamment lors du meeting organisé à l'occasion du retour de la délégation du Congrès Musulman en Algérie en 1936 - défendu la thèse selon laquelle l'Islam interdisait aux Algériens de renier leurs origines et donc d'accepter les dispositions du projet Blum Violette. Mais elle était "foncièrement laïque et refusait l'Islam intégriste, au même titre que le réformisme qui avilissait". (Mohammed Maroc).

Elle avait enfin un sens de la justice qui lui faisait considérer la situation où était maintenu le peuple algérien, "proie livrée poings et mains liés au colonialisme", comme une "exploitation honteuse".

L'indépendance de l'Algérie était pour elle "une chose naturelle qui se fera, qu'on le veuille ou non, car on ne peut indéfiniment maintenir un peuple en esclavage". Et cette croyance, cette espérance ne la quitteront pas.

Un an avant sa mort, elle écrit à son mari, alors en résidence surveillée à Niort : "Bon Dieu, pourquoi suis-je vieille et malade. Je voudrais pouvoir faire entendre les gémissements de toute une race qui ne veut pas mourir et qui ne mourra pas malgré toutes les souffrances qu'elle supporte pour le plus grand profit de quelques-uns. C'est une honte. Maintenant le peuple français sait ce qui se passe ici et s'y intéresse. Peut-être que la solidarité fera plus qu'autre chose, mais c'est une honte pour la France. Jamais, au grand jamais, de pareils faits ne s'oublieront. Je ne veux pas mourir avant de voir l'indépendance de l'Algérie. Car, bon gré, mal gré, cela est inévitable. "20

Dans une lettre postérieure, évoquant un article de Charles André Julien, elle estime "qu'il n'y a pas besoin d'être professeur en Sorbonne pour s'élever contre l'indigénat" et que "même les Auvergnats (sic) feraient la révolution s'ils devaient supporter cette vie d'exception et raciste qui est une honte pour les gouvernements qui se succèdent au pouvoir. " 21

Son réel sens du devoir - pour ne pas dire du dévouement - lié à un attachement et à une admiration pour Messali, qui malgré l'immense solitude dans laquelle elle a passée les dernières années de sa vie, ne se démentira pas, peuvent expliquer aussi qu'elle n'ait jamais failli à ses croyances.

Lorsque Messali est nommé président de l'Etoile, Emilie l'assure qu'il peut dorénavant "compter sur elle, qu'elle le secondera et le défendra ".

Elle jouera effectivement ce rôle d'aide et de défense de son compagnon mais aussi les circonstances comme sa personnalité la conduiront à jouer un rôle plus important lorsque les conditions le permettaient.
Dans la France des années vingt, il y avait place pour un nationalisme algérien internationaliste, anticolonialiste, non chauvin et laïc, Emilie y avait sa place, au même titre que les autres épouses françaises des militants algériens. Messali a écrit "qu'il n'avait jamais de sa vie essayé de convertir quiconque à l'Islam" et que la langue employée dans les réunions de l'Etoile était indifféremment le français, le kabyle ou l'arabe selon le principe d'efficacité.

Dans ce contexte - et alors que le nombre de militants était fort peu élevé - Emilie a pu d'autant pu facilement trouver sa place qu'elle a probablement vite compris la valeur de son compagnon mais aussi la possibilité pour elle d'une ascension sociale et intellectuelle.

Dans une lettre en date du 23 juin 1953, peu avant sa mort, Emilie lui écrit : "Toujours pas de gouvernement en France ! N'y a-t-il plus d'homme capable en France ? Je pense qu'il leur faudrait beaucoup de Messali aussi courageux, aussi sincères que toi pour redresser la situation. Je te vois très bien Président du conseil. Je suis sûre que tu saurais très bien remettre le navire à flots."

Tant que Messali dans une relation de type privée put utiliser ses compétences et son efficacité, il bénéficia de l'aide que sa femme ne lui a jamais mesurée.
Mais lorsque l'homme public se substitua à l'homme privé, lorsque la famille de la première Etoile Nord-Africaine dont ils étaient le pôle fut remplacée par un parti constitué, la place politique de sa femme se posa en de tout autres termes.
Et les pressions qui s'exercèrent sur elle furent d'autant plus efficaces qu'elle avait perdu la possibilité de vivre de façon autonome. En 1934, Emilie quitta le travail qui lui avait assuré son indépendance "pour se consacrer à Messali, à son fils et au parti"; en août 1936, elle quitte son pays pour ne plus jamais y revenir, à l’exception d’un court voyage en 1951 alors qu'elle était déjà très malade.

Dès le retour triomphal de Messali, le proscrit de Brazzaville, en 1946, son rôle politique est terminé.

Les années d'isolement et de luttes avaient brisé le coeur et le corps d'Emilie, tandis que des brouilles s'instaurent entre eux.
Symboliquement, la brouille la plus importante se focalisa sur le rachat que Messali projetait d'une part de l'héritage de ses sœurs du petit terrain de Saf-Saf près de Tlemcen. Émilie voulait, pour sa part, que l'argent soit utilisé pour ses enfants... Contestait-elle ainsi sur le tard un nouveau prix à payer de son insertion en Algérie ?

Elle disparaît de toute activité politique et s'occupe de leurs deux enfants - à la fois protégée et isolée par le statut de dirigeant de son mari - mais sa situation devient dramatique lorsque Messali est enlevé par la police française et mis en résidence surveillée à Niort. Elle ne bénéficie plus d'aucune protection.

Malade, clouée dans son lit pendant plus de deux ans, isolée, marginalisée par l'appareil du MTLD dont elle dépend financièrement, elle est absolument seule avec sa fille. Le 1er janvier 1953, en évoquant Mohammed Memchaoui, le neveu de son mari, elle écrit : "Il n'y a que lui qui nous aime bien". Le 7 février 1953, elle se plaint que, de la place de Chartres (siège du parti) "personne ne vient nous voir" et le même jour, elle constate qu'elle est "seule avec sa fille, sans pouvoir nous défendre". Elle n'avait en effet aucun contact avec la société pied-noir et avait perdu tout contact avec la société française. Quant à sa propre famille, elle n'avait avec elle que des contacts épistolaires.

Il est incontestable que les autorités du MTLD ont cherché à isoler Messali de sa femme : "Il y avait au Comité central, au Comité directeur du parti, des éléments panarabes. panislamistes qui avaient une conception assez traditionnelle vis-à-vis des femmes. Elle devait alors être écartée. C'était une gêne pour le Président qui devait être le leader de l'Afrique du Nord d'avoir une femme française". (Monsieur Boulkeroua)

Les membres de l'appareil MTLD tentent de marier Messali et ne font que le minimum pour lui rendre la vie acceptable. Émilie qui n'a plus la grâce de sa jeunesse ne vivra plus ses dernières années que dans l'attente du retour de son mari, alors même que celui-ci est en résidence surveillée en France et qu'il est confronté à de graves remises en cause au sein de son propre parti.

Le désir qu'elle exprima d'être enterrée en France est révélateur de la conscience qui était la sienne au terme de sa vie de n'avoir plus de place en Algérie. De fait, elle n'avait plus d'autres attaches que lui. À la fin de sa vie, Emilie "abandonnée de tous"22 lui écrit cette phrase bouleversante : "Si tu savais comme je t'attends, il me semble que c'est ma mère qui va venir "23.

Sa grande souffrance, c'était la crainte d'un abandon de son mari que tout geste de sa part (lettres, coupures de presse, chocolats) avait tendance à effacer. Elle dépendait en effet totalement de lui.
Messali lui ayant fait savoir, de Niort, que le voyage auquel, malade, elle aspirait depuis plusieurs mois à Bou Hanifia et à Tlemcen n'était pas jugé par lui "nécessaire", celle-ci lui écrit : "Il faut comprendre qu'il y a bientôt un an que je suis couchée et je suis lasse. C'est le coeur plein d'amertume que j'ai entendu de telles paroles. C'est bien ainsi, mon cher petit homme. Pardonne-moi. J'ai lutté. Maintenant j'abandonne, je ne sais pas si je verrai ton retour, mais c'est ainsi la vie. Quand on a passé sa vie à se dévouer pour les autres, dès que la maladie et la vieillesse vous terrassent, on vous abandonne. Les Esquimaux, conclut-elle, eux, ont au moins le courage de tuer les inutiles et c'est beaucoup mieux ". (24).
Elle se plaindra en outre de ses infidélités [" c'est le dernier coup que je reçois de toi "], tout en se remémorant avec nostalgie "son attention, sa gentillesse, sa délicatesse" ainsi que leur bonheur de la rue du Repos.

C'est avec une certaine amertume qu'elle tirait un bilan de sa vie, sans pour autant penser qu'elle aurait pu marquer l'histoire d'un pays. Celle qui "avait tout accepté pour lui », voulait simplement à la fin de sa vie qu'on lui rende son mari.
Elle était persuadée que "lui seul pouvait la guérir"... "J'ai besoin d'amitié et surtout de soins, tu seras ma mère et toute ma famille réunie" lui écrit-elle, trois mois avant sa mort.

Messali à qui le Gouvernement Général refusera l'autorisation de revenir en Algérie pour revoir une dernière fois sa femme dans le coma ne pourra que se recueillir devant son cercueil à Neuves-Maisons où il avait été amené encadré par des gendarmes.

***

Mesdames, messieurs,

D'abord, je m'excuse auprès de vous, je n'ai jamais parlé en public et n'attendez pas de moi un grand discours.

Je viens ici faire mon devoir, pour protester contre cette répression dont sont victimes les musulmans nord-africains qui, eux seuls et rien qu'eux, ne peuvent seulement se réunir, ne serait-ce que comme les étrangers.
Par conséquent, Messali est en prison. Moi sa compagne, je le remplace ici, en m'associant avec toutes les organisations ici représentées, pour protester énergiquement contre la dissolution de l'Etoile Nord-africaine, et la condamnation raciste, haineuse, de 6 mois de prison et de deux mille francs d'amende aux dirigeants Imache, Radjef et Messali.
Ce n'est pas la justice qui poursuit ces trois courageux militants, car ce délit mérite à peine, au maximum, vingt francs d'amende, mais c'est l'impérialisme qui sort ses griffes pour conserver le plus longtemps possible les peuples nord-africains dans la misère, l'obscurantisme et l'esclavage.
Obéissant à la presse fasciste, comme La Liberté et l'Echo de Paris, le gouvernement a prononcé un jugement scandaleux en s'inspirant aussi des suggestions de Cadre, Gaudin et des profiteurs de l'Afrique du Nord.

On arrête, il y a vingt jours, Messali sous le ridicule et mensonger motif de provocation de militaires à la désobéissance. Il fallait coûte que coûte arrêter le président de l'Etoile.
Messali n'est ni anarchiste, ni un antimilitariste, il est un organisateur, un nationaliste algérien, c'est-à-dire un nationaliste libérateur. Il veut pour son pays le développement de l'instruction et l'octroi de droits syndicaux et il veut aussi la participation du peuple algérien aux affaires de leur pays. On lui reproche de vouloir l'indépendance de son pays, c'est une chose naturelle qui se fera, qu'on le veuille ou non. On ne peut indéfiniment maintenir un peuple en esclavage.

Le peuple français n'a plus le droit de rester indifférent au sort de 15 millions de nord-africains sur qui pèse une exploitation honteuse. Je parle en connaissance de cause: je suis allée en Algérie, je suis restée trois mois, j'ai vu la misère, j'ai vu défiler par centaines des mendiants, femmes, enfants, vieillards, malades squelettiques, comme des morts vivants. Il y a près d'un million d'enfants qui ne trouvent pas de place à l'école et qui sont livrés à la rue.

Les paysans sont réduits à une misère atroce, expropriés de leur lopin de terre, ils sont aujourd'hui les 4omestiques des colons, travaillant 12 à 14 heures par jour pour la somme ridicule de 5 à 7 francs. Jusqu'à maintenant les arabes font 2 ans de service militaire, alors que le français ne fait qu'un an.

Le rôle de l'indigénat, les mesures d'exception font du peuple algérien une proie livrée pieds et mains liés au colonialisme.

Cela le peuple français ne l'acceptera pas, lui qui a fait la révolution de 1789 pour briser les chaînes monarchiques qui l'étouffaient et pour donner la liberté à tous les peuples.

Et pour terminer, je fais appel de tout mon coeur à toutes les femmes, à tous les hommes, à tout le peuple français pour tendre une main secourable aux opprimés de l'Afrique du Nord qui ont donné, eux aussi, plus de 100 000 morts pendant la guerre de 14/18 et auxquels on a fait des promesses jamais tenues.
Aussi les nord-africains doivent s'organiser solidement pour arracher leurs revendications immédiates et leur émancipation.

À bas le code de l'indigénat. À bas la haine de race. Vive la liberté pour tous. 24

El Ouma. n° 28. 1934.

J.L. Planche: Je voudrais poser une question qui me paraît importante au sujet, non pas de ses rapports avec Messali mais de ses rapports à l'E.N.A., ou au P.P.A.-M.T.L.D.
Elle était française, or, à ma connaissance l'E.N.A., le P.P.A.-M.T.L.D. se sont toujours refusés à inclure des Français, des Françaises dans leur rang, puisqu'il deux exemples qui confirment la règle c'est : Albert Paul Lentin, mais il aurait adhéré dans des conditions très particulières et très rapidement, et un exemple qui m'a été donné par un responsable P.P.A. de la Casbah : en 1947, un Pied Noir qui voulait adhérer au P.P.A.
La question a été posée officiellement à Messali, le refus a été très net et très fort.
Alors comment se fait-il que Mme Messali n'ait pas pu frayer la voix à une ouverture vers des sympathisants au niveau de la population européenne ?

B. Stora : Ce qui m'a frappé dans cet exposé, c'est la part de l'influence respective entre les deux personnages dans la construction du nationalisme, comment l'un a pu influencer l'autre. Quel a été le poids de la femme de Messali dans son engagement politique ?
Dans le livre de Alistair Horne, il dit que c'est carrément Emilie Busquant qui a fait adhérer Messali au parti communiste en 1925. En fait, il s'avère que cela n'est pas du tout

Par contre, à entendre l'exposé, cela m'a mis en mémoire, quelque chose:  le problème de l'anarcho-syndicalisme et j'avoue que je ne le connaissais pas.
Est-ce que l'on ne pourrait pas voir là une continuité que va avoir Messali à l'égard du parti communiste français des années 30 et sa sympathie à l'égard des mouvements de type anarcho-syndicaliste que l'on va trouver dans les années 1934,35,36,37 et plus tard ?

M.V. Louis : Si l'on ne peut dénier l'importance du rôle politique d'Emilie Busquant sur Messali, je n'ai aucune information qui me permette de confirmer l'affirmation d'Alistair Horne. La complexité des influences qui ont agi sur Messali -celle de Hadj Ali Abdelkader fut, sur ce plan, par contre, irréfutable-- exclut que l'on puisse isoler artificiellement le rôle de sa femme.

B. Stora : Je ne dis pas que c'est elle qui a fait adhérer politiquement Messali.
Je prends le contre-pied de l'historiographie qui a été bâtie dans les rapports de police, et dans les années 60-70-80. Ce que j'essaie d'examiner, c'est l'influence à une sensibilité idéologique particulière, par rapport à la société française, telle qu'elle l'a connue dans les années 1914, l'influence de la première guerre mondiale, l'influence de l'anarcho-syndicalisme. Et il y a un deuxième élément qui me paraît important, c'est le discours que prononce Messali sur sa tombe en 1953. C'est un discours qui porte sur la conception qu'il a, sur les rapports entre l'Algérie et France à travers la personnalité de sa femme et comment il voit l'avenir. Je crois que l'on pourrait mettre en rapport ce discours de 1953 avec le témoignage de Guenanèche sur le couple qu'ils formaient en 1924. Là, il y a une espèce de continuité entre 1924 et 1953, la façon dont Messali et sa femme concevaient l'avenir de la société algérienne. Il faudrait peut-être voir à travers cette union s'il n'y avait pas là une projection vers l'avenir.

S. Khelifa : Est-ce que je pourrais savoir la nature des rapports entre Messali Hadj et sa femme avec les 'ulama', sur la rencontre entre Messali et Ibrahimi à Tlemcen, en particulier ?

M. V. Louis: Il n'est pas contestable que les Françaises qui vivaient avec des Algériens ont joué un rôle en France au sein du nationalisme algérien ; elles participaient aux réunions comme aux manifestations et ont contribué à faciliter la vie matérielle de leurs compagnons et de leur parti, aides sans lesquelles il n'y a pas d'organisation politique possible.
Voici ce qu'écrit Messali dans ses Mémoires: "Les Françaises mariées avec des Algériens assistaient à nos réunions avec leurs époux; de plus en plus, ces jeunes et charmantes Françaises, qui appartenaient à toutes les classes sociales de leur pays, vont participer dans les rangs de l'E.N.A., du P.P.A. et du M.T.L.D. dans les années prochaines à conquérir leur liberté".

Mais, pour répondre à J.L. Planche, mettre sur le même plan, d'ordre strictement national, les Français et les Françaises vivant avec des Algériens, c'est faire l'impasse sur les rapports de genre, évacuer les rapports inter familiaux, et en définitive s'interdire toute réflexion sur les couples improprement qualifiés de "mixtes".

J.L. Planche: Et en même temps, elle n'a jamais eu de responsabilité en public.

M.V. Louis: Cette absence de visibilité politique formelle qui est le propre de toutes les femmes vivant avec des hommes jouant un rôle officiel (cf. le cas récent de la femme du Premier ministre espagnol) a en effet permis aisément sa disparition du mouvement nationaliste.
Ceux qui n'acceptaient ni l'influence qu'elle pouvait exercer, ni le symbole qu'elle représentait, ont pu agir contre elle, d'autant plus aisément qu'elle n'avait aucun statut officiel.
Sa seule "légitimité" politique était celle qui lui était reconnue par son mari et par les militants de la première heure qui l'avaient vue à l'oeuvre.
Sur le plan religieux, je peux dire qu'elle fut essentiellement attaquée sur le terrain de la religion, et ce d'autant plus qu'elle l'était plus difficilement sur le terrain de sa nationalité.

Ceux que sa présence auprès de Messali gênait, faisaient courir le bruit qu'elle mangeait du porc, ceux qui la défendaient expliquaient qu'elle était musulmane.
Mais l'enjeu la dépassait : c'était son mari qui était attaqué à travers elle.
Les bruits concernant ses relations avec les trotskistes ressortissent de la même logique.

Qu'elle n'ait rien revendiqué pour elle-même, qu'elle ait disparu de la scène politique quasiment "sans vagues" peut s'expliquer par le poids grandissant d'une conception moins internationaliste, plus étroitement nationaliste au sein du P.P.A./M.T.L.D., mais aussi par une "culture" féminine qui est souvent une culture fondée sur l'intériorisation des rapports de domination liés aux rapports de genre.
Même lorsqu'elles accomplissent des actions extraordinaires (Je pense à la Résistance française) les femmes les intègrent dans une problématique du "privé" plus que du politique et, dès lors, les considèrent comme "normales".

A. Koulaksis : On a l'impression que Mme Messali a pris fait et cause pour la démarche politique de son mari. Mais cette femme, qui semble avoir baigné dans un milieu syndicaliste, et engagée, a-t-elle milité, par ailleurs, en tant que Française, sur des questions directement françaises ? Lui connaît-on des engagements sur des questions qui ne soient pas directement liées au combat mené par son mari ?

M.V. Louis: Pas à ma connaissance. Elle avait perdu presque tout contact avec la société française, mis à part quelques membres de sa famille. Quant à ses relations éventuelles avec les Pieds-Noirs, ils étaient pratiquement impensables dans le contexte de l'époque. C'est sûr qu'elle a épousé la démarche de son mari, mais elle a su la nourrir de sa propre culture politique, de sa propre expérience. Le problème, c'est que sa situation de pionnière la rendait fragile et isolée. À travers son mari, elle avait tout misé sur l'Algérie. Lors qu'elle fut isolée, marginalisée, en Algérie, elle n'avait plus d'arrière. Elle avait brûlé ses vaisseaux derrière elle.
Qu'elle ait exprimé le désir d'être enterrée en France marque peut-être la conscience qu'elle avait pu avoir qu'il n'y avait sans doute pas de place pour elle en Algérie.

G. Meynier: Il me semble qu'il y a eu un contentieux implicite entre deux identifications.Dans une première phase, des choses ont été, occultées, refoulées : elle a joué un rôle important dans l'E.N.A., c'est une symbiose à la fois nationaliste et internationaliste qui s'exprime. Mais partir du moment où le rapatriement intervient, à partir de la création du P.P.A., se met à fonctionner un type de logique exclusiviste qui exclut précisément le type de rapport internationaliste qui a prévalu auparavant. Elle est morte isolée. Est-ce que ce n'est pas une parabole plus générale de la rupture entre la filière étoiliste et cet internationalisme , rupture caractérisant le développement qui va conduire au F.L.N., qui s'est construit, on le sait, sur des blocages coloniaux, mais aussi sur des sources d'identification qui, a un moment donné, se mettent à ne plus fonctionner et cela donne la logique du nationaliste exclusiviste, tel qu'il a abouti.

J.F. Clément: Dans le même ordre d'idées, et justement à propos du partage des rôles, quelle part prenaient l'un et l'autre des époux dans l'éducation des enfants ?
Mme Djenina Benkalfat-Mesali : Il était très souvent absent ; quand il est revenu une première fois, j'ai demandé : "Va-t-il rester longtemps ici, le monsieur ?". On avait un père qui était en prison, c'était notre lot, on allait le voir une fois par semaine et quand il restait huit jours, il prenait un peu de la place que ma mère me consacrait et c'était un drame à mes yeux d'enfants, puis il m'a pris dans ses bras; ils étaient bouleversés car ils étaient très tendres. Ali est né à Paris, il avait déjà 6 ans et était déjà imprégné par la société française; quant à moi, j'ai vécu en Algérie dans la période difficile. Ma mère avait appris l'arabe à Tlemcen, la prononciation locale est plus aisée pour quelqu'un de France. Quand elle m'a vu grandir, quand elle a vu que je passais à côté, elle a pris de gros risques, parce qu'elle m'a mise à la vie arabe avec tout ce que cela comportait; nous habitions à la lisière de la casbah et j'allais dans les maisons et dans les cuisines, je me suis mise à faire tout ce que mes petits camarades faisaient, j'y prenais beaucoup de goût, c'était passionnant, je faisais plein de choses qu'il ne fallait pas faire. Mais mon père a été très heureux quand, sortant de prison une autre fois, il a constaté que sa fille parlait l'arabe. Ils ont su conjuguer deux choses, moi qui ne connaissais pas la France avant l'âge de 13 ans, je savais tout de la France, et particulièrement de la Lorraine. Quand je suis venue avec elle, pour la première fois, le 13 juillet 1951, je découvrais, mais je ne découvrais pas vraiment : tout ce que je volais m'avait été expliqué, et mon père aussi, lorsqu'il faisait des voyages et traversait la Lorraine, il envoyait des cartes ; il avait toujours une réflexion particulière pour ce pays, où ses beaux-parents lorrains avaient laissé de la sueur. Mon père a toujours accordé une grande importance à tout ce qui nous a été transmis de la France, parce que nous n'y vivions pas, et vice-versa. La tolérance était de tous les instants, les discussions permanentes ; aucun tabou chez nous.

J.F. Clément: Qu'en était-il de sa culture islamique?

Mme Djenina Benkalfat-Messali : Lui n'a vraiment pas eu le temps ; je peux dire que c'était un homme ancré dans la société tlémcenienne ; son père a été cheikh de zâwiya, il a été muqaddam, il a évolué dans le milieu de la zâwiya des Derqawa ; c'était son côté social et la recherche égalitaire a, pour lui, été un moyen, un canevas qui lui permettait déjà, à travers des idées politiques modernes, de pouvoir expliquer aux gens l'égalitarisme, on pouvait le puiser aussi à la zâwiya. Il y avait une grande conjonction : vous pouvez y mettre Marx, vous pouvez y mettre les Derqawa. Il avait la foi musulmane, c'était un homme pratiquant, mais il n'avait pas le temps. Il nous a enseigné autre chose, le fait de faire comme lui.

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Notes de bas de page
1 Organisé à l'Université de Paris VII par Gilbert Meynier et Jean-Louis Planche
2 Cf. intervention de M. Saadallah. Colloque sur l'Etoile Nord-africaine. Centre culturel algérien. Février 1987. Paris
3 M-V. Louis, "À propos des Mémoires de Messali Hadj". Revue Sou'al. Septembre 1987.
4 Éloge funèbre de Mustapha Ferroukhi devant son cercueil recouvert du drapeau algérien, L'Algérie Libre. 10 octobre 1953.
5 Alger Républicain. 1er octobre 1953
6 Toutes les citations en italique sont extraites des Mémoires originaux de Messali : 17 petits cahiers d'écolier comportant 5 867 pages.
7 Cf., Les Mémoires de Messali Hadj. J.C. Lattès. 1982. 319 p. et Benjamin Stora : Messali Hadj (1898-1974). Pionnier du nationalisme algérien. L'Harmattan. 1986. 306 p.  
8 Martine Muller, Couscous pommes frites. Le couple franco-maghrébin d'hier à aujourd'hui. Ramsay. p. 104.
9 Messali a sans doute cru bon de préciser qu'Emilie n'avait jamais appartenu à un parti politique afin de répondre à certains de ses adversaires qui avaient affirmé à tort qu'elle avait été troskyste.
10 E. Calduch. Le mouvement anarchiste en Meurthe-et-Moselle de 1884 à 1914. Université de Nancy II. Maîtrise d'Histoire. 1975.
11Cf., annexe. Discours de Madame Messali à la Mutualité, El Ouma. N° 28. 1934.
12 Le cri du peuple. Septembre 1905. Cité dans M. Viret, Le syndicalisme ouvrier en Meurthe-et-Moselle. 1902-1908, Maîtrise d'Histoire, Université Nancy II, Octobre 1972, p. 55
13 Cité par M. Viret, Le syndicalisme ouvrier en Meurthe-et-Moselle, Op. cit. p. 18.
14Gilbert Meynier, "Intelligentsia et immigration algérienne en France :  la véritable première génération". Colloque international : Intelligentsia et syndicalisme au Maghreb, Université Paris VII. 10 et 11 février 1989.
15 Lys du Pac. L'Algérie de nos jours. Cité par B. Stora, Messali Hadj, L'Harmattan, p. 21.
16 En réalité, si Messali dans ses Mémoires affirma que "les amours qui le liaient à Mlle Busquant étaient absolument comme un mariage", s'il considérait que le voyage de 1925 à Tlemcen était leur "voyage de noces" ,le mariage civil n'eut jamais lieu. Il évoque cependant une cérémonie "islamique sans tambours, ni clairon" qui tenait lieu, pour lui, de mariage.
17 Lettre d'Emilie à Messali, 29 Janvier 1952.
18 Texte écrit de Mr Guénanèche sur ses souvenirs de Madame Messali. Alger. 1987.
19 Interviews en Algérie et en France.
20 Lettre d'Emilie à Messali. 28 novembre 1952.
21 Lettre d'Emilie à Messali. 18 mars 1953.
22 Lettre d'Emilie à Messali. 14 juin 1953
23 Ibid.
24 El Ouma. N°28, 1934.

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