Algérie
Enlèvements d'enfants franco magrébins
 Marie-Victoire Louis  et  Monique Dental

De la médiation féministe entre les femmes et l’Etat ; ou : du féminisme radical aux féministes responsables : l’aventure du « Bateau pour Alger »

Nouvelles recherches féministes. RFR / DFR1
Vol. 17, N° 2, 1988

date de rédaction : 01/01/1985
date de publication : 01/ 01/1988
mise en ligne : 16/10/2006 (texte déjà présent sur la version précédente du site)
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Dans les recherches sur la nature patriarcale, sexiste de l'Etat, la nature même de la relation politique entre les femmes et les féministes est rarement étudiée.

Il se trouve qu'à l'occasion d'une lutte de femmes à laquelle nous avons participé, nous avons été confrontées à une expérience concrète d'une médiation féministe2 entre des femmes en lutte et des logiques étatiques. Et que les choix des associations féministes aient en dernier ressort privilégié la logique étatique en sacrifiant les intérêts des femmes dont elles s’étaient considérées comme les « porte-parole » mérite plus encore que l'on se penche sur ce point quasiment aveugle de la réflexion politique féministe.

***

Le vendredi 6 juillet 1984, une quinzaine de mères de différentes nationalités, majoritairement françaises, accompagnées de représentantes d'associations féministes et de nombreux journalistes devaient quitter Marseille pour Alger à bord du car ferry « Liberté» pour faire entendre collectivement leur voix concernant le problème des enlèvements d'enfants issus de couples mixtes et plus particulièrement franco-algériens.

Deux heures avant le départ, les participantes - dont certaines attendaient depuis des années l'occasion de revoir leurs enfants - apprennent avec stupeur que l'opération « Un bateau pour Alger » est annulée. Qui plus est, on les empêche même de prendre à titre individuel ce bateau dont les associations organisatrices avaient gardé par devers elles les billets.

Au cours de la conférence de presse tenue par les responsables des deux associations organisatrices : l'Association nationale de défense des enfants enlevés (A.N.D.E.) et la Ligue internationale du droit des femmes (L.I.D.F.), dans les locaux de la gare maritime de Marseille, celles-ci, face à des mères bouleversées, en pleurs ou furieuses, tenteront en vain de justifier leur décision par l'assurance d'engagements qu'elles auraient obtenus de la part du gouvernement français.

Les journalistes « boivent à micro déployés ce désarroi des mères » abandonnées sur les quais avec leurs valises, leurs jouets et leurs cadeaux.

Seules trois belges et une Allemande ne s'estimant pas concernées par les décisions des associations françaises pourront au dernier moment obtenir leur billet et prendre le bateau.

La question de l'enlèvement illégal d'un enfant par l'un des parents, le père en règle générale, était jusqu’à l'opération « Un bateau pour Alger » une réalité vécue dans le silence et l'indifférence générale par des milliers de mères.

Selon le Ministre de la Justice français, 600 enfants sont enlevés de France chaque année, mais le chiffre réel est bien supérieur et le contentieux touche plusieurs milliers d'enfants. Le Maghreb représente la moitié de ces cas recensés et l'Algérie - qui s'est jusqu'alors refusée à la signature d'une convention - représente 80 % des  « dossiers ».

La responsabilité du gouvernement français était posée. Les services consulaires français en Algérie refusaient en effet d'aider les mères françaises selon l'argument que leurs enfants français en France étaient algériens en Algérie. De fait, cette analyse revenait à dénier à ces enfants l'application du droit français et donc à cautionner par le silence les enlèvements.

Quant au gouvernement algérien, il en niait même l'existence ou en rejetait la responsabilité sur le gouvernement français. 3

Après des années de luttes individuelles, dans un contexte de blocage politique total des deux Etats les plus directement concernés, des mères, privées de leurs enfants, regroupées dans des associations engagent une lutte collective.

Lors d'une manifestation de mères devant l'ambassade d'Algérie, en novembre 1983, à l'occasion de la visite officielle du président algérien Chadli, une trentaine de femmes, qui demandaient de pouvoir revoir leurs enfants furent emmenées brutalement au commissariat de police où elles furent gardées à vue pendant plus de trois heures.

À travers l'analyse de cette lutte, c'est bien la question des fondements de la représentation politique féministe qui fut au cœur du problème, et ce, à plusieurs niveaux :
- entre les femmes concernées et les militantes ;  
- entre les militantes et les « féministes politiques » ;
- entre les féministes politiques et le Ministère du droit des femmes.

C'est donc bien une association de femmes, l'Association nationale de défense des enfants enlevés (A.N.D.E.) qui, la première, a dénoncé le problème, l'a porté sur la place publique et en a dévoilé l'ampleur et la gravité. Outre le courage de ses membres, la force de cette association était qu'elle était la seule a être en contact avec les mères concernées. Mais lorsque celle-ci évoquait ce problème des rapports entre elle et ses membres, elle affirmait être le porte-parole de l'ensemble des mères concernées, au-delà donc de la représentation de ses propres membres.

Cette appropriation symbolique de la parole de toutes les femmes ayant subi des enlèvements d'enfants 4lui conférait une force et une légitimité que nul-le ne lui contestait d'ailleurs. Mais, dans une confrontation politique frontale avec l'Etat, c'est bien - au-delà du symbole - un rapport de force concret qu'il s'agit de mettre en œuvre. Il importait donc que la capacité de mobilisation des personnes concernées soit réelle et que l'adéquation entre les finalités poursuivies par ses membres et celles de l'association soit la plus étroite possible.
La nature démocratique des pratiques, la transparence des choix, l'indépendance réelle de cette association étaient donc des éléments centraux et incontournables dans sa capacité d'agir sur l'Etat.

Si l'A.D.N.E. représentait la base, la Ligue internationale du droit des femmes (L.I.D.F.) représentait la tête politique. Ses membres étaient peu nombreuses - le problème de la démocratie interne ne se posait donc pratiquement pas pour elles - mais influentes dans les sphères politiques, médiatiques et institutionnelles.

Son implication dans le projet du « Bateau pour Alger » fut réelle et constante, mais leur projet politique était « au-delà de cette opération ponctuelle » de créer une sorte d'Amnesty International pour les femmes et d’« obliger les Etats à se considérer comme responsables dans le domaine des violences privées faites aux femmes ». 5

Elles n’étaient donc pas personnellement concernées, n'avaient pas eu l'initiative du projet mais elles avaient compris l'impact politique et médiatique international qu'il pouvait avoir comme moyen de mise en œuvre de leur projet politique féministe.

Une sorte de division du travail s'était instaurée entre les deux associations : l'A.N.D.E. représentait les mères, tandis que la L.I.D.F. capitalisait cette représentation en la « traduisant » d'un point de vue féministe sur la scène politique. Mais, via la revendication d'un droit des femmes sur leurs enfants, par-delà les solidarités de type diplomatique, c'était bien les fondements patriarcaux des Etats qui étaient dénoncés.

Elles furent la pièce maîtresse de l'opération au confluent obligé d'une médiation entre le Ministère du droit des femmes qui avait besoin de se reposer sur une mobilisation des mères pour se poser comme interlocuteur obligé dans les négociations entre les Etats et l'A.N.D.E. qui ne pouvait, de par ses seules forces, être reconnue des autorités.

Le Ministère du droit des femmes, compte tenu de l'ambiguïté des liens existant entre cette institution gouvernementale et « les femmes » dont il était censé se faire le porte-parole ne fonctionnaient que sur un simulacre de légitimité qu'étaient censés représenter ces liens. Et, pour ce faire, il avait absolument besoin, lui aussi, de médiations qui lui étaient fournies par le biais d'associations « de femmes », « familiales » ou « féministes » selon les sujets ou les circonstances.
En l'occurrence, la L.I.D.F. représentait pour le Ministère cette courroie de transmission en qui il avait confiance et dont il avait besoin.

Mais en tant qu'instance gouvernementale, il était exclu que ce Ministère puisse apparaître comme dépassé dans le contrôle de l'opération qui ne comprenait que des femmes et qui posait indiscutablement un problème majoritairement vécu par les femmes.

Pour la majorité des mères d'enfants enlevés, il s'agissait de se saisir de cette occasion pour tenter de voir leurs enfants en Algérie. Pour les associations, les objectifs étaient en outre :  
- "de présenter aux autorités algériennes les dossiers des enfants et témoigner sur place des conditions dans lesquelles se déroulent habituellement leur droit de visite » ;
- "de demander aux Etats concernés, l'Algérie et la France, de reconnaître la nécessité d'apporter une solution globale et politique du problème ».6

La responsabilité du gouvernement français était aussi posée, puisqu'il avait été prévu de se rendre à l'arrivée à Alger - si nous n'avions pas été refoulées avant - à l'ambassade de France.

La volonté des participantes organisatrices de ne dissocier en aucun cas le niveau humain (le contact des mères et de leurs enfants), symbolique (le Bateau) et politique (la signature d'une convention) était le lien éthique et politique qui nous unissait.

Sur cette base, des femmes, des mères en l'occurrence et des féministes se trouvaient ainsi unies pour lutter dans une lutte antipatriarcale (dénonçant notamment la collusion objective des deux Etats), fondée sur une solidarité internationale des femmes (outre les françaises, devaient partir des femmes de différents pays de la C.E.E. ainsi que des femmes marocaines et algériennes).

Elles défendaient les droits fondamentaux des enfants :
- "d'entretenir des chacun de ses parents des relations affectives suivies avec chacun des parents »
- de circuler librement entre les deux pays de ses parents ;
- Le droit à la double culture ».

Elles posaient donc le refus de la suprématie de la raison d'Etat sur le droit des personnes, ainsi que les principes d’un droit trans-frontière qui garantirait les droits de tous et de tous, au-delà des intérêts et des solidarités d'Etats.

Nous avions la prétention – naïve 7, il est vrai - d'obliger les deux Etats à se situer par rapport à nos principes. Mais nous savions que ce bateau symbole représentait réellement une force. Et, pour avoir discuté à l'Hôtel Matignon deux jours avant le départ avec le conseiller juridique du Premier ministre (qui m’avait convoquée), je peux affirmer que c'était vraiment la panique au sein des instances politiques et diplomatiques françaises.

Ce qui s'est joué alors dans les deux derniers jours fut de nous ramener progressivement sur le terrain de la négociation et de l'Etat. Or, nous n'étions fortes que de nos principes, dans la dénonciation et sur la force politique et symbolique  du « Bateau pour Alger ».

Entraînées sur ce terrain - mais était-il possible de le refuser dès lors que le symbole était porteur d'exigences politiques ? – les responsables politiques - organisées - du projet ont progressivement transformé la force des principes en propositions négociables, la solidarité internationale de femmes en problèmes diplomatiques franco-algériens et traduire le droit des enfants en conventions juridiques à venir.

Ceci ne fut rendu possible que parce qu’elles acceptèrent non pas de discuter, mais de négocier, avec les autorités françaises - pour minimiser les risques pris, était-il dit - des conditions matérielles du séjour (qui n'avaient, bien entendu, rien garanti, puisqu’elles ne voulaient pas du départ du Bateau ! ). Par cette faille, les femmes qui devaient partir sur le Bateau ont été placées sur le terrain du processus d'une négociation et de fait sur le terrain des conditions auxquelles le symbole devait être abandonné.

En outre, le véritable rapport de force apparut dans toute sa brutalité et toutes les faiblesses des associations organisatrices - au cœur bien sûr de cette mutation - furent utilisées contre elles et donc en dernier ressort contre les mères.

Alors que l’A..N. D.E. faisait état de plus de 1000 « cas » d'enlèvements par an, elle ne put mobiliser qu'une quinzaine de mères pour partir. De plus, jouant d'une certaine manière de leur détresse, elle n'avait pas informé ses membres des risques et des difficultés individuelles et politiques que comportaient une telle opération. Une lettre circulaire de l'association à ses membres en date du 28 décembre 1983 précisait simplement que l'objectif du Bateau était: "d'aller chercher nos enfants" et se terminait ainsi: "Quant au retour, volontairement nous n'en fixons pas de date. Chacune partira avec l'argent de son retour et du retour de ses enfants. Allons, les mères, les enfants nous ont assez attendues ! "

Or, si l'on pouvait espérer que les mères puissent faire respecter leur droit de visite, il était quasiment exclu qu'aucune d'elle ne puisse revenir avec ses enfants.
Si la majorité des membres du collectif de préparation du « Bateau pour Alger » s'en était remise à la présidente de cette association pour tout ce qui concernait les contacts avec les mères, d'autres, plus inquiètes ou plus méfiantes avaient cependant tenté - sans succès - d'établir des contacts directs avec les principales concernées. De fait la parole des mères « appartenait » à la présidente de l'A.N.D.E. dont le projet était notamment, à cette occasion, de se faire reconnaître comme étant la seule association représentative des mères.

Dans ce contexte, celles-ci risquaient facilement d'être une masse de manœuvre d'un projet interne et politique dont les objectifs leur échappaient.

L'articulation des demandes des mères et de la traduction féministe d'un droit des femmes et des enfants était donc extrêmement fragile.

Par ailleurs, la L.I.D.F. qui devait, pour agir, s’en reposer sur les mères prêtes à s’engager - que l’ANDE affirmait pouvoir mobiliser, était en outre très dépendante du Ministère des droits de la femme.

Le problème politique était le suivant : comment maintenir un équilibre entre la subversion de leurs analyses féministes et leur volonté de jouer - dans l'Etat, dont elles étaient proches par leurs liens avec le Ministère et sur l'Etat dont elles dénonçaient la nature patriarcale - un rôle de groupe de pression ?

Lorsque le danger pour l'Etat français se précisait (les participantes étaient toujours fermement décidées à partir à Alger : elles avaient posé un ultimatum pour le 4 juillet à 18 heures), la stratégie gouvernementale a consisté à transférer à ce Ministère le nécessaire désamorçage de cette opération qui risquait de remettre en cause les intérêts franco-algériens et qui s'avérait de plus en plus difficile à gérer sur le plan diplomatique.

Celui-ci a accepté de répondre à cette demande, et ce d'autant plus qu'aucun ministère n'en voulait, en en attendant un gain politique qui lui aurait conféré au sein du gouvernement une reconnaissance flagrante de sa fonction que certains ministres lui contestaient.

Certes son intervention impliquait nécessairement l'abandon de l'opération, mais il fallait qu'il n'en apparaisse pas comme le principal instigateur, faute de perdre toute crédibilité auprès des femmes et de remettre en cause les fondements politiques mêmes de sa légitimité. Le Ministère devait se débrouiller avec "ses" féministes.

Il transféra la responsabilité de l'abandon du Bateau à la L.I.D.F.. qui, par le même moment où elle se déconsidérait auprès des mères et sur la scène publique, se voyait attribuer un label d"'association responsable" et se trouvait confortée dans son rôle d'interlocutrice privilégiée du Ministère.

La L.I.D.F. avait voulu jouer un rôle groupe de pression sur l'Etat ; elle devait jouer un rôle de courroie transmission de l'Etat contre les femmes.

Yvette Roudy se présenta alors sur la scène étatique comme porteuse « de la colère des mères »  8donnant ainsi l'illusion d'un lien direct entre son Ministère et les mères, mais sans faire référence ni à l'existence, ni au rôle joué par les associations.

Les mères, dès lors atomisées, coupées de toute représentation organisationnelle pouvaient être utilisées, par cette médiation, pour appuyer la logique de l'Etat. Mais, dépossédées de leur lutte, ce rôle n'était plus dangereux : les mères devaient rester dans le domaine de la plainte silencieuse - ou sur celui de la dénonciation individuelle - sans expression politique autonome.

Dès lors que le Ministère des droits de la femme avait rempli sa mission, en l'occurrence, empêcher que les femmes ne contrecarrent les logiques étatiques, son rôle était quasiment achevé. La décision officielle de l'abandon de l'opération fut prise là où était réellement le pouvoir de l'Etat : au Ministère des Relations extérieures.

Les liens entre les mères et les associations féministes furent donc transformés en une alliance entre les responsables des associations organisatrices et le Ministère des droits de la femme. "Le ministre des droits de la femme, au cœur de ses contradictions  entre les mères impatientes et la raison d'Etat a bien joué. Il a réussi à désamorcer l'initiative plus spectaculaire du mouvement, là où les Relations extérieures, perçues par les mères comme un labyrinthe où les dossiers se perdent, n'auraient pu éviter cet « affront » aux autorités algériennes. Et, comment s'en étonner, lorsqu'on connaît les liens qui unissent la Ligue du droit international des femmes avec le Ministère de ce même nom. Liens informels par un réseau d'amitiés, liens financiers par des subventions, liens structurels dans diverses commissions para gouvernementales." 9

Mais, par ailleurs, on ne pouvait que constater la faible mobilisation des autres mouvements féministes sur cette question, alors même que cette lutte recouvrait plusieurs dimensions de l'oppression des femmes.

Etait-ce dû aux difficiles relations du féminisme et de la maternité, à un problème de classe sociale qui éloignait nombre de féministes de ces mères, pour la plupart d'origine populaire, ou à une crainte partagée surtout par les associations de femmes algériennes ou antiracistes, que problème n'alimente une poussée xénophobe ou islamiste intégriste ?  

Ce que l'on peut constater, c'est que les associations féministes – qui avaient cependant soutenu cette lutte – ont réagi non pas pour faire converger leurs forces sur une lutte qui pouvait les unir (lutte anti-étatique, antipatriarcale, antiraciste. solidarité internationale des femmes, droit des personnes), mais sur le fondement de ce qui faisait, pour chacune d'elle, son identité principale. Craignaient-elles de s'y dissoudre ? De ne pas maîtriser le contrôle politique de l'opération ? De ne pas être reconnues à leur juste place ? De travailler avec des associations dans lesquelles elles n'avaient pas confiance ?
Quoiqu'il en soit, la capitalisation politique féministe qui, seule, aurait pu renforcer ce rapport de force face l'Etat ne s'est pas produite.

Le soir du 4 juillet, à 19 heures 30, le directeur de cabinet d'Y. Roudy transmet téléphoniquement aux organisatrices en réunion la teneur d'un communiqué d'Algérie Presse Service (A.P.S.). Celui-ci, bien que très critique à l'égard de l'initiative jugée "théâtrale et spectaculaire" déclara cependant que « les autorités algériennes compétentes étaient disposées à recevoir dans le cadre des relations bilatérales une délégation restreinte dont les modalités de déplacement étaient à fixer ».

La position officielle des gouvernements algériens et français se rejoignaient apparemment 10sur le remplacement de l'opération du « Bateau pour Alger » par la composition d'une délégation et sur la nécessité d'une solution dans le cadre des relations diplomatiques.

Mais quelle serait la nature de cette  éventuelle délégation ?
Pour les organisatrices, elle devrait nécessairement comporter des membres des associations, tandis que pour les gouvernements, tout en laissant planer l'ambiguïté - mais aussi le mensonge - celle-ci ne pouvait être que de nature gouvernementale.

Plus les pressions politiques s'affirmaient comme incontournables, plus le poids de la Ligue du droit des femmes l'emportait sur celui de l'A.N.D.E. qui, de fait, lui avait transféré ses pouvoirs sur ce terrain. Il semble que l'A.N.D.E., déjà fragilisée sur le plan interne, ait alors déplacé le terrain de son intervention en acceptant de s'aligner sur les positions "responsables" de la Ligue pour préserver le rôle "d'interlocutrice valable" qu'elle entendait jouer ultérieurement dans de futures négociations. `

On le comprend bien, ces enjeux institutionnels de composition de la délégation ne concernaient que peu les mères qui, à ce moment, se préparaient à voir leurs enfants en Algérie.

Tout se joua donc sur le basculement final de la L.I.D.F. qui d'ailleurs affirmait d'autant moins ses positions féministes, voire ne pouvait mettre en avant leur propre association - et ses membres en étaient très conscientes -  que le problème de la nature de sa médiation politique face à l'Etat était posé.
Pour elle, aller "trop loin", c'était se déconsidérer aux yeux de l'Etat, ce que, compte tenu de ses projets à long terme, elle ne pouvait se permettre.

Le 5 juillet, la veille du départ présumé, dans le secret le plus total (il fallait encore pouvoir "tenir les journalistes en haleine"11), quelques organisatrices rencontrent le directeur du cabinet du Ministre à Paris. Elles y prennent là, seules, la décision d'annuler le projet préparé depuis mars 1984.

Le 6 juillet au matin, à Marseille, les femmes engagées dans l'opération - et dont la plupart avaient passé la nuit dans le train accompagnées de journalistes - découvrent avec stupeur que les organisatrices étaient en train de mettre un point final à un communiqué de presse.

L'A.N.D.E., la Ligue et le M.F.P.F.12 "ont pris la décision de surseoir à l'opération, considérant que le problème des enfants enlevés était largement repris par les médias et que des assurances avaient été données pour que des négociations soient amorcées en vue d'une convention bilatérale".

Une "délégation de femmes et de mères" devait se rendre à Alger dans un délai de trois semaines.
En réalité, celle-ci n'eut jamais lieu.
Ni l'Etat français, ni l'Etat algérien ne pouvaient en effet accepter que des associations, féministes, qui plus est, interfèrent dans leurs relations officielles, ce qui les auraient amenés à se trouver en outre partiellement dépossédées de la fonction d'incarnation – postulée - "de la volonté générale".

La stupeur est générale. Cette décision fait l'effet d'un coup de massue sur l'assistance. La majorité des participantes n'était pas d'accord avec cet abandon décidé sans leur avis, estimant d'autant plus que les assurances officielles données étaient trop floues pour être  crédibles. Partout, il y avait des femmes qui pleuraient.  Pour les mères en outre, cette décision était proprement inhumaine car elle revenait à leur interdire de partir pour voir leurs enfants, alors même qu'elles avaient payé individuellement leur billet de bateau. L'engagement contracté par ces associations s'imposait au-delà de leur propre intérêt - aussi - à chacune de ses membres individuellement.

C'est dans ce passage que s'est exprimée la logique d'appropriation de la parole des femmes par des associations féministes dont la médiation a contribué ici à empêcher que les femmes puissent décider leurs propres choix.

Mais qu'aucune stratégie alternative n'ait pu être mise en place (le temps était, il est vrai, très court) montre que les associations féministes sont confrontées, elles aussi, au problème de la dépendance de leurs membres par rapport à leurs responsables et donc à celui de la démocratie.

Cette lutte nous oblige à nous poser le problème de la nature théorique de la médiation politique entre les femmes, les féministes et l’Etat.

Ne fonctionnons-nous pas, dans les groupes féministes, sur des modes de représentations qui, faisant le plus souvent l'impasse sur cette question essentielle, fonctionnent de fait sur le modèle de l'avant-garde ou sur celui d'un pseudo consensus implicite ?

Les problèmes du pouvoir sont bien entendu universels.

Mais, si l'on veut se poser les questions sur la nature de l'Etat, afin de tenter de faire en sorte que nous puissions véritablement l'obliger à prendre en compte nos revendications, nous ne pourrons pas éviter de poser aussi la question des différences, des contradictions entre les femmes, passages obligés d'une recomposition anti-patriarcale.

Si, en tant que féministes, notre solidarité doit concerner à priori toutes les femmes, nos choix ne peuvent faire l'impasse sur les fondements éthiques et politiques de celle-ci. Dès lors les alliances devront se situer aussi sur des critères politiques qui ne sauraient se résumer à une simple problématique d'antagonisme sexuel binaire.

Le patriarcat est un système social complexe (les intérêts de ses "bénéficiaires" ne sont notamment pas homogènes) et il doit en outre articuler ses contradictions avec celles des autres systèmes sociaux avec lesquels il est en relation.

Aucune analyse sur "les femmes et l'Etat" ne peut , semble-t-il , faire l'impasse sur les logiques prévalant dans l'enchevêtrement de toutes ces contradictions, comme sur leurs significations.

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Notes de bas de page
1 Repris dans : Les cahiers du Collectif de pratiques et de réflexions «  Ruptures ». N° 2. Automne 1982- Printemps 1989. p. 29 à 39 .
2Ajout Avril 2003. Le terme de « médiation » est inapproprié. Il s’est agi en effet d’un déni des femmes dont la confiance a été trahie et d’une appropriation de leur parole…et de leurs billets de bateau.  
3 Pour une analyse plus précise. cf. « Les enlèvements d'enfants franco-maghrébins ou l'intérêt des Etats contre le droit des personnes », Marie-Victoire Louis et Martine Muller. Les Temps Modernes. juin 1984.
4 Ajout Avril 2003. Le terme approprié eut dû être : les femmes dont les enfants avaient été enlevés.
5 "La ligue du droit des femmes organise : Un bateau pour Alger". 28 juin 1984.
6 "Sens de l'opération : Un bateau pour Alger". Texte distribué à la conférence de presse le 2 juillet 1984.
7 Ajout Avril 2003. Aujourd’hui, je n’emploierai pas ce terme dénégateur.
8 Communiqué d'Yvette Roudy. AFP. 4 juillet 1984.
9 C. Ehrel, Libération, 7/8 juillet 1984.
10 En fait, un communiqué de presse d'une agence, même officielle, n'a pas le statut juridique d'un communiqué gouvernemental, contrairement à ce qui a été annoncé aux organisatrices.
11 « Le Bateau d'Alger », Les Cahiers du Grif. Automne 1984. Interview de la co-présidente de l'association belge pour la défense des enfants enlevés.
12 Le MFPF s’était jointe à la mobilisation.

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