Santé. Vie des femmes
 Marie-Victoire Louis

Re-prendre du pouvoir sur sa vie, condition nécessaire à la santé mentale

La Lettre de l’A V F T 1
N ° 8 / 9. Nouvelle série
Avril 1996

date de rédaction : 01/02/1996
date de publication : 01/04/1996
mise en ligne : 03/09/2006 (texte déjà présent sur la version précédente du site)
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En France, les effets sur la santé des rapports de pouvoirs entre hommes et femmes - y compris ceux concernant les violences masculines à l'encontre des femmes - ne semblent, à de rares exceptions près, concerner ni les médecins, ni les psychothérapeutes, ni la Santé Publique.

Et le passage du statut de victime à celui de malade - dont il est difficile de ne pas voir l'importance - est un domaine à peine conceptualisé.

Le corps médical, fort peu curieux des enjeux sociaux de la maladie, continue à soigner des corps et à psychologiser la maladie ; à ne pas savoir reconnaître le langage des corps et à croire que l'écoute est nécessairement dévolue aux "psys", à prescrire des psychotropes sans trop s'interroger sur leur fonction d'adjuvants.

Concernant la prise en compte de ces violences contre les femmes, certain-es continuent à :

- Limiter la définition des violences à celles qui laissent des traces repérables physiquement et à conclure à l'absence d'agression sexuelle lorsque l'examen clinique ne montre pas de lésion organique;

- Ne pas prendre en compte le fait que la confusion, l'émotion, le refoulement, la prostration, les sanglots, la logorrhée sont des manifestations du traumatisme;

- Ne pas savoir que le vrai danger pour la santé de leurs patient-es réside dans l'oubli, la dissimulation et la sous-estimation des agressions ;

- S'abriter derrière une interprétation étroite du secret professionnel au prix du sacrifice de la sécurité et de la santé de leurs patient-es.

Et à monopoliser l'élaboration du diagnostic.

Cette absence de compréhension de la question des violences contre les femmes, ce fardeau historique du rôle du fantasme dans les pratiques psychanalytiques au lieu et place de l'analyse des traumatismes de la réalité et de ses conséquences médicales, risquent fort de provoquer des diagnostics erronés:
- "Paranoïa", alors que les menaces, les persécutions, les dangers venant de l'agresseur sont réels et que des mesures de protection s'imposent ;

- "Masochisme", alors que les cumuls de pouvoirs empêchant la dénonciation ne sont même pas pensés ;

- '"Troubles sexuels", "frigidité" alors que la peur des hommes et de leur sexualité, est inhérente au traumatisme...

Ces diagnostics erronés peuvent donc provoquer une aggravation de la violence elle-même.

Ainsi, des patient-es peuvent être renvoyé-es des structures médicales et/ou hospitalières, sur les lieux mêmes où continue à sévir l'agresseur et des thérapies familiales peuvent être proposées sans que les conditions de leur propre sécurité soient même posées aux victimes.

Faute d'une critique sexuée de la symbolisation médicale d'une situation sociale, faute d'une analyse tentant de dissocier dans le temps les causes de la maladie de ses manifestations, faute d'une reconnaissance des séquelles - cumulatives - des différents symptômes non préalablement "traités" il y aura répétition des effets de la violence.

En cas de violences sexuelles, les médecins doivent savoir qu'ils/elles ne peuvent accéder à un corps violé, blessé, annihilé, sans d'infinies précautions : gestes et paroles doivent exprimer la compréhension de la douleur et de la déshumanisation vécue.

Chaque intervention doit prendre sens pour la victime, et son autorisation pour accéder à son corps doit être requise.

La victime doit notamment se voir reconnaître le droit de choisir entre un homme et une femme médecin. Car ce serait alors - de manière plus signifiante que n'importe quel discours - l'aider à analyser la nature de la violence qui lui a été faite.

De manière plus fondamentale, la santé des femmes dépend des garanties qui leur sont faites concernant leur propre sécurité physique, sexuelle, affective.

La santé des femmes ayant réussi à quitter un conjoint violent, un patron violeur ou / et harceleur, un proxénète esclavagiste est sans commune mesure avec celle des femmes qui vivent encore sous leur férule.

Il faut en outre que cette violence soit reconnue et dénoncée, que la victime se voie reconnaître les droits qui, seuls, lui permettront de se réapproprier non pas la part de vie qu'on lui a volée, mais la part d'humanité à laquelle elle a droit.

Ce qui passe nécessairement par la responsabilité de l'agresseur et la juste reconnaissance - judiciaire et financière - des dommages infligés à sa victime.

Alors seulement, les personnes qui se sont battues pour faire reconnaître leur statut de victime - que la société leur dénie - pourront en sortir, tandis que les droits qu'elles auront conquis leur permettront de reconstruire - sur des bases plus solides - leur propre vie.

Non pas sur l'oubli et le déni, mais sur les valeurs qu'elles pourront alors, paradoxalement, plus librement, reconstruire, car elles les auront choisies.
Car dans leurs luttes, elles auront reconquis un statut de sujet de droit, leur estime d'elles-mêmes et leur liberté.

Une intervention féministe consiste à aider la personne à découvrir par elle-même et à expérimenter des moyens concrets de changer des rapports sexistes potentiellement pathogènes.

C'est la raison pour laquelle un procès gagné ou un divorce équitable sont la meilleure des thérapies.
Et une décision juste obtenue du fait de son propre engagement est la condition d'une reconstruction de soi que l'on peut politiser ou non. Cette dernière alternative n'en est d'ailleurs pas un, car une autre relation amoureuse épanouissante, un autre choix de vie sont aussi des avancées politiques.

Nous sommes alors bien loin du faux clivage qu'il est, après la conférence de Pékin, de bon ton de faire valoir, selon lequel les femmes seraient passées du statut de victimes à celui de femmes "responsables".
Responsables de l'abandon des victimes ?
Ou plutôt responsables de la construction d'une solidarité internationale des femmes décidées à reprendre les pouvoirs sur leur vie, leur corps, leur sexualité ?

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Notes de bas de page
1 Lettre d'information de l'Association européenne contre les violences faites aux femmes au travail. Tél. : 01 45 84 24 24. Fax: 01 45 83 43 93


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