lettres politiques
 Marie-Victoire Louis

Lettre au GERS

Publié le 16 avril 2004 par Sisyphe, sous le titre :
« Aucune recherche ne saurait justifier un système de domination »

date de rédaction : 12/04/2004
date de publication : 16/04/2004
mise en ligne : 03/09/2006 (texte déjà présent sur la version précédente du site)
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Paris, le 12 avril 2004

GERS
Genre et rapports sociaux
UMR 7111 - CNRS - Université de paris 8 - Vincennes Saint Denis
IRESCO
59/61 rue Pouchet
75849 Pars Cedex 17


Par mail : gers@iresco.fr
Télécopie : 01 40 25 12 03 et par lettre

Mesdames, messieurs les membres et responsables du GERS,  


Une lettre circulaire en date du 8 avril intitulée : « Mise au point du GERS sur la journée d’études sur la prostitution » a été diffusée. Je l’ai donc, à ce titre, reçue, comme beaucoup d’autres sans doute.

Dans cette lettre, on pouvait lire : « L’organisation d’une journée d’études sur la prostitution prévue initialement pour le lundi 5 avril 2004 dans le cadre du séminaire public du GERS 20003-2004 a suscité beaucoup de réactions de la part de collègues (Cf. lette de Marie-Victoire Louis du 24/03/04) et de groupes féministes (Collectif national des Droits des femmes, entre autres).  

J’avais pris bonne note par mail en date du 30 mars intitulé : « Attention : changement de date » que le GERS avait décidé de « reporter l’initiative » de la Journée d’études « organisée par Pascale Choquet, Yves Sintomer et Martine Spensky » intitulée : « La prostitution, un travail sexuel ressortant du droit à la vie privée », « suite à l’impossibilité d’associer à la journée sur la prostitution [….] certaines personnalités que nous aurions souhaité impliquer pour permettre un débat plus riche et contradictoire ».

Je prends maintenant bonne note que cette journée est « reportée […] pour pouvoir la préparer dans les meilleures conditions avec un remaniement du programme tant du point de vue des interventions prévues que du titre ».

Je note par ailleurs que le GERS a décidé de prendre en charge l’organisation d’une nouvelle journée, que celle-ci a été « réorganisée en partant du cadre préexistant », que « cette journée est  fixée en principe pour le 21 juin prochain » et qu’un « nouveau titre » est proposé : « Prostitution : travail ou violence ».   

Votre lettre circulaire appelle de ma part - eu égard à la rédaction de ma seule lettre donc - un certain nombre de réactions ; je les ai regroupées en quatre points.  

I.  En premier lieu, je récuse l’analyse - qui justifierait l’affirmation de votre « accord » [notamment] avec moi - que vous faites de ma lettre.

En effet, je n’ai pas contesté cette « journée d’études » parce qu’elle n’aurait pas tenu compte de « la nécessaire représentativité des positions en présence ». J’ai écris : « En tout état de cause, et plus fondamentalement, je considère qu’aucune recherche au monde ne saurait justifier un système de domination, quel qu’il soit » Et j’avais ajouté : « A ce titre, l’intégration éventuelle d’autres invité-es à cette ‘Journée’ ne modifierait en rien cette critique ».  

En outre, votre silence sur l’analyse - certes rapide, mais il est possible de se référer aux textes déjà publiés - théorique, politique, juridique, éthique que j’ai portée sur cette journée, comme sur le système prostitutionnel pose problème. En effet, de deux choses l’une, ou mes critiques sont fausses et donc injustifiées - et cela doit être démontré - ou elles sont justes et c’est alors l’ensemble de cette journée qui doit être radicalement remise en cause.

Je prends note, à cet égard, à la lecture de l’intitulé de la journée nouvellement programmée, que, pour le GERS, savoir si « la prostitution » est une « violence » reste encore de l’ordre d ‘une question.

II. En second lieu, je récuse les arguments que vous [m’] opposez et que vous considérez comme relevant de « trois désaccords de fond ».  

* Le premier est hors de propos :

Je n’ai en effet pas écrit que le GERS était « un groupe féministe ». J’ai évoqué « les chercheuses féministes - qui furent mes collègues pendant plusieurs années - travaillant dans ce qui fut le premier laboratoire féministe français : [du CNRS], le GEDISST (Groupe d’études sur la division sociale et sexuelle du travail).

Plus encore, permettez que je vous exprime le regret et la tristesse qui fut la mienne de découvrir que le GERS - ex-GEDISST -  ait cru nécessaire de préciser officiellement que son objectif était dorénavant : « plus que de dénoncer des mécanismes de reproduction sociale » de « contribuer au renouvellement des paradigmes des sciences sociales ». (Site Internet).  Je n’ai en effet pas oublié que le Gedisst - auquel le Gers s’est substitué -  incarna tant d’espérance et fut la concrétisation de tant de luttes.

* Le second n’est pas valide.

Vous ne pouvez en effet - en pure logique - valider la pertinence de l’intitulé de la Journée : « La prostitution, un travail sexuel ressortant de la vie privée ? » eu égard à son adéquation à « la problématique du séminaire » annuel : « La vie privée entre sexualité, travail et politique », alors même que vous reconnaissez - et même que vous en validez la légitimité - que la question posée « peut apparaître comme aberrante ».
La question est ou n’est ou pas « aberrante ».

* Le troisième, considérée par vous comme « de méthode », n’est pas acceptable.

Ce que vous critiquez en effet, c’est exclusivement le fait que ma lettre ait été diffusée à [vos] organismes de tutelle. Vous évoquez : « l’envoi de lettre[s] de dénonciation et de critiques des activités d’un laboratoire tel que le Gers » - aux « organismes de tutelles au moment même où notre avenir institutionnel su joue dans les instances d’évaluation en vue de la continuité (ou non) de nos activités scientifiques dans le cadre du CNRS et de l’Université ».
Qu’en déduire ?
Qu’importe les principes et la recherche scientifique - et la vie des personnes prostituées - pourvu que vive le Gers ?

Permettez à cet égard, que je prolonge votre raisonnement. Pourquoi, et donc sur quels fondements, le GERS - mais la critique aurait pu concerner n’importe quel laboratoire - devrait-il être protégé de critiques - que vous qualifiez de « dénonc[iation] » - qui lui soient extérieures ? Copies de cette lettre ont été adressées officiellement aux institutions concernées parce que des problèmes politiques, éthiques, méthodologiques et donc institutionnels les concernaient. Et les concernent toujours.

Enfin, je me permets de vous dire que j’aurais apprécié que vous consacriez à la critique des conditions qui ont permis que cette journée ait pu être ainsi proposée au public - et leurs significations - autant de place et donc d’intérêt qu’à l’exposé de « vos critiques de fond » [à mon égard].  

III. Maintenant, venons en à votre projet de remplacer cette journée par une autre qui s’intitulerait : « Prostitution ; travail ou violence ? ».

Ce questionnement n’est pas acceptable. Pourquoi ?

* Premièrement, parce que la question a d’ores et déjà été posée dans de multiples instances et un nombre incalculable de fois et que je considère qu’un laboratoire du CNRS et de l’Université se doit de produire des interrogations nouvelles.

Plus fondamentalement, je considère que le principe même de la recherche et donc d’un séminaire de recherche - menée par des personnes au fait de l’ensemble des débats sur le sujet dont elles traitent - a pour finalité d’interroger la pertinence théorique des questionnements qui relèvent du ‘sens commun’, lequel est, en règle générale, indissociablement liée à la mise en forme linguistique des intérêts dominants. C’est à ces seules conditions que des « débats d’actualité scientifique » peuvent avoir lieu.

* Deuxièmement, parce que cette soi-disant alternative - à un tel niveau de généralité des termes employés, qui plus est - n’a pas de sens : « le travail » ne s’oppose pas à « la violence ».  

Une telle question pourrait-elle être posée à la sociologie du travail : « Le salariat ; travail ou violence » ? Bien sûr que non.

* Troisièmement, parce que ce que vous posez comme question est - et en d’autres termes - résolue.

En effet, la question théorique et politique posée - et cela a depuis longtemps été démontré - est, au travers des politiques censées concerner le seul système prostitutionnel [que certain-es persistent à considérer comme ne concernant que les seules personnes prostituées] est celle de la question du statut marchand des corps, des sexes et donc des êtres humains eux-mêmes.

Depuis l’abandon institutionnel par tous les Etats - France inclus bien sûr - de la convention abolitionniste de 1949, seul texte de droit international condamnant [certaines des modalités de manifestations du crime] de proxénétisme, l’abolitionnisme comme courant de pensée, comme source de droit, comme éthique, été politiquement abandonné.

Dès lors que le principe même de la condamnation de l’ « exploitation de la prostitution d’autrui » ne relève plus des sources du droit, cela signifie que ladite « exploitation » est devenue légitime. Les sexes, les corps, et donc les êtres humains - nous tous et toutes - sommes donc exploitables ; les sexes, les corps et donc les êtres humains sont d’ores et déjà « mis sur le marché ».

En la matière - si preuve devait être faite - tous les textes de droit international, ainsi que toutes les politiques mises en œuvre depuis lors sont fondés sur des concepts économiques. Ils se sont depuis plusieurs années quasi exclusivement focalisé sur la question de la « traite » et/ou du « trafic » des « femmes » et/ou des « êtres humains », reconnaissant que la question politique, éthique de la prostitution est de facto réglée.

Dans le monde libéral qui est devenu le nôtre, la fonction de ces politiques est de gérer les conditions d’échange de personnes ‘trafiquées’- dépourvues de tout droit - à charge pour les Etats d’adapter, à la marge, ces politiques avec leurs législations et leurs traditions nationales.

Et comme le propre du système prostitutionnel a pour caractéristique de n’avoir ni frontière, ni limites, la question que pose et gère d’ores et déjà ces politiques n’est autre que celle de la mobilité de la force de travail dans le monde globalisé par le marché.

Ainsi, ne pas tenir compte de cette réalité institutionnelle équivaudrait à organiser un séminaire sur l’agriculture - en m’excusant de la comparaison - sans prendre en compte la politique agricole commune de l’Union européenne, l’ALENA, l’OMC, la BIRD….
Et/ou ou un séminaire sur l’esclavage - « Travail ou violence ? » qui ne prendrait pas en compte les réalités institutionnelles qui, seules, fournissent le cadre de sa compréhension.

Dans le cadre de cette analyse, les expressions que vous employez de « thèmes controversés du féminisme » de « positions fortement clivées sur cette question » - et encore moins de « remous » - ne sont alors pas appropriées.  

* Quatrièmement, que ce questionnement même puisse être posé est moralement, éthiquement, politiquement inacceptable et donc - je maintiens mes termes -  « honteux » et « scandaleux ».   

- Qui peut - après les tonnes d’analyses publiées dans le monde sur le sujet - nier les innombrables violences quotidiennement, institutionnellement imposées aux millions de personnes prostituées dans le monde et/ ou programmées de par la mondialisation libérale à le devenir ?

- Qui peut légitimer considérer que la prostitution puisse relever d’un « travail » ? Qui peut accepter comme relevant d’une alternative pour d’autres ce que l’on n’accepterait pas pour soi même ? Quelle est la chercheuse, quel est le chercheur qui accepterait pour elle/lui-même d’occuper ce « travail » ?

- Qui oserait ne serait-ce que simplement énoncer le titre du séminaire aux toutes jeunes filles - dont certaines, mineures, sont à peine des adolescentes - qui sont placées la nuit comme des esclaves sur les Boulevards extérieurs de Paris pour être vendues, sous la menace des proxénètes, dans l’abstention de la police sauf pour les verbaliser et dans la crainte de ce que le prochain « client » va leur imposer ?  

IV. Enfin je suis restée ébahie de lire, dans le paragraphe consacré à « l’avancée du débat scientifique » : {….] sur la question de la sexualité, sur laquelle la position présentée par M.V Louis mériterait pour le moins discussion, dans la mesure où elle évacue tout ce qui n’est pas de l’ordre du physiologique et du mécanique ».

Je précise que je n’ai pas employé le terme de « sexualité » ; je récuse même formellement son emploi. Et votre définition de ce terme me serait à cet égard d’une grande aide.

Mais qu’il soit fait référence « au physiologique et au mécanique » dans un laboratoire - qui comprend de nombreuses féministes et dont le projet est de [je cite votre lettre] : « créer des connaissances scientifiques, notamment dans le domaine des rapports sociaux de sexe/ genre et de la division sexuelle du travail, des questions liées à la domination, au pouvoir, à la différence des sexes » m’a laissée pantoise.
Je ne vois même pas en outre à quoi vous faites référence et je n’ose évoquer la seule chose - la seule image - qui me soit venue à l’esprit.

En conséquence, je considère que la journée que vous avez ainsi « en principe » programmée « pour le 21 juin prochain » ne peut être considérée comme porteuse d’un projet d’une « discussion enrichissante ni d’une confrontation qui fasse réellement avancer sur l’ensemble de ces questions ».

Cette journée ne peut que conforter les présupposés du premier, comme le laisse d’ailleurs penser la lecture de ce que, pour cette nouvelle journée, votre « objectif » [n’est] pas tant d’arriver à un équilibre numérique »[….] Permettez que je vous donne mon interprétation de cette phrase, à savoir que vous avez des difficultés à trouver d’autres intervenant-es, a fortiori abolitionnistes ?  

Le qualificatif de « débat contradictoire » ne peut donc qu’être sujet à caution.

Mais l’essentiel n’est pas là : on ne saurait mettre au même niveau d’analyse les partisans de la légitimité d’un système de domination avec ceux et celles qui le dénoncent. La recherche scientifique ne saurait cautionner une telle pseudo équivalence.

Il n’y a pas de production de connaissances sans éthique.

Dans l’attente, veuillez agréer, mesdames, messieurs, l’assurance de mes salutations distinguées.

Marie-Victoire Louis.
CNRS


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