lettres politiques
 Marie-Victoire Louis

Lettre à Denis Sieffert - Politis

date de rédaction : 07/11/2000
mise en ligne : 03/09/2006 (texte déjà présent sur la version précédente du site)
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Paris, le 7 novembre 2000


Monsieur Denis Sieffert
Directeur de la rédaction
Politis
2, impasse Delaunay
Paris 75011

Par télécopie et par lettre
Fax: 01 43 48 04 00

Monsieur,

Le journal dont vous êtes directeur de rédaction a, dans son numéro 623, daté du jeudi 2 novembre, publié un article que j’ai rédigé intitulé : « Des régressions, encore des régressions ».

Je précise en préalable que je n’avais accepté la proposition des Pénélopes que par respect pour leur travail et pour marquer ma solidarité avec leur engagement féministe.

Je précise aussi que celles-ci assument la responsabilité de l’écriture du chapeau de l’article.
Pour ma part, j’avais écrit: « Du 5 au 9 juin 2000, les représentant-es de plus de 180 Etats se sont réuni-es à l'ONU, à New York, pour la conférence Pékin + 5, afin de faire le bilan de l'application des textes adoptés à Pékin en 1995. Quel bilan en tirer? » Pour poursuivre, dans l’introduction du texte, «  L'analyse du texte officiel publié le 10 juin - et notamment de son Introduction - permet de mesurer les régressions depuis 1995 ».
Ont donc disparu, la date, le lieu, le fait qu'il s'agissait d'une conférence de l'ONU. Et donc que 180 Etats y ont participé et ont entériné ce texte.
Je leur ai fait, en outre, fait part - et elles en ont convenu - que je considérais que la phrase: "la réalité n'est pas si rose" n’était sans doute pas appropriée et que l’expression: "explication de texte" sous-estimait le statut d’analyse du texte.

Ceci étant dit, je tenais à vous faire part de ce que j’ai découvert à la lecture de la présentation que vous avez faite de mon article.

1) Le surtitre du l’article s’intitule « Pékin » - conférence de l’ONU qui a eu lieu en 1995 - alors que l’article concerne un texte adopté en l’an 2000, connu par ailleurs sous l’intitulé: « Pékin plus 5 ».

2) Alors que j’avais décidé (à partir du texte publié sur le site des Pénélopes qui comportait plus de 41.000 caractères) de centrer cet article sur la critique du concept d’ « empowerment », et alors que j’avais donné la traduction: « renforcement du pouvoir d’action des femmes » une autre traduction « émancipation » l’a remplacée, à deux reprises. Et, en outre, de manière très visible, dans le sous-titre.

Or, non seulement cette traduction est un (grave) contresens, mais le seul emploi de ce terme rend incompréhensible l’ensemble du raisonnement qui s’inscrit sur plus d ’une colonne.
Plus précisément, le deuxième et le quatrième paragraphe et de la quatrième colonne (p.34) sont dénués de sens.

3) Concernant la photo insérée pour illustrer cet article, elle ne concerne non pas les droits des femmes algériennes (contre le code de la famille, par exemple). Elle représente une femme dénonçant la politique du gouvernement algérien concernant « les disparus ».

4) En outre, la légende de la photo est erronée. On peut lire une réitération de l’erreur sur le sujet même traité dans le titre de l’article, puisqu’il est, à nouveau, fait référence au "texte de Pékin".

Ensuite, n’évoquer que les "relativismes nationaux", sans resituer cette phrase par rapport à la remise en cause de l'universalisme atténue considérablement la critique faite. Ce choix arbitraire contribue en effet à dissocier, artificiellement, une question politique de l'ensemble de l'analyse dans laquelle elle s'inscrivait.

Enfin, écrire: "Le texte de Pékin manifeste, sur certains points, une régression", est, à nouveau, une invalidation de la signification de l’analyse faite dans cet article.

Quant à considérer que les questions évoquées dans l’article soient qualifiées de "points" - et non pas de questions politiques fondamentales - pose le problème des hiérarchies politiques implicites de Politis.

5) Les termes, l’emplacement et les intitulés des deux sous-titres sont inappropriés.

* En sus de la critique, déjà évoquée, du terme : «  émancipation », le premier sous-titre intitulé : «  le droit ou l’émancipation? » aurait dû être placé un paragraphe plus haut.

Par ailleurs, l’ajout d’un point d’interrogation est en contradiction formelle avec ce qui est écrit dans le texte. Et, là encore, invalide le raisonnement.

* Quant au choix du deuxième sous-titre intitulé: « La prostitution légitimée », il signifie donc que cette question serait plus importante que le fait que cette Conférence ait reconnu que les religions puissent être des « quasi-source légitime de droit » ou que « toute référence à l’« universalisme » ait pu être abandonné.

En outre, dans la mesure où mes sous-titres ont disparu, les choix de présentation graphique opérés ne permettent pas de, visuellement, signifier les différences entre les paragraphes. Et ne permet donc pas non plus de signifier que cet article n’évoque que certaines des questions politiques du texte adopté à NewYork.

6) Les deux notes de bas de page ont disparu.

* la note n°1 faisait référence à un article que j’avais publié avant la conférence de Pékin, dans Le Monde, le 5 septembre 1995, intitulé: «  Des régressions dramatiques ».
Cette note - nécessaire à la compréhension du titre de l’article de Politis - établissait en outre une continuité et donc une légitimité à ma critique - à l’époque, plus que minoritaire - des textes adoptés à Pékin.

* la note 2 citait l’intitulé exact d’une autre conférence que l’ONU avait organisé du 31 août au 7 septembre 2000 en Afrique du Sud - laquelle s’intitulait: «  Conférence mondiale contre le racisme, la discrimination raciale, la xénophobie et l’intolérance qui y est associée ».
Cette note mettait concrètement à nu par la comparaison de l’intitulé des deux conférences mondiales le scandale de l’intitulé de la conférence de Pékin.
Elle donnait en outre aux militant-es antiracistes une information que je considérais comme importante.

7) Je note aussi que vous n’avez pas cru bon citer mon nom dans le sommaire de votre revue.  

8) Je note enfin que mon texte est présenté sous la rubrique: « Dialogues ».
Pourriez-vous me dire avec qui ai-je dialogué?

Au terme de cette description de la manière dont votre journal a traité une intellectuelle, une analyse féministe, un site féministe, les jugements de valeur sont, sans doute, inutiles.
La question de savoir si la rédaction a lu, ou non, mon article a voulu ou non me déconsidérer ne me concerne pas. Et ne m’intéresse pas.
Je considère, pour ma part, que Politis a de facto détourné, dévalué, décrédibilisé, disqualifié une analyse féministe.
Je considère que Politis a délégitimé ma crédibilité intellectuelle.
Ainsi que celle des Pénélopes.

Je demande des excuses écrites du journal, publiées dans le prochain numéro.
À mon égard, comme à l’égard des Pénélopes.
Je demande en outre que mes critiques soient publiées.

Dans l’attente, je vous prie d’agréer, monsieur le Directeur de la rédaction, l’expression de mes salutations distinguées.

Marie-Victoire Louis
C.N.R.S.
C.A.D.I.S

P.S. Je tenais aussi à vous dire, en relation avec le fait, précédemment rappelé, que je n’ai accepté de publier cet article dans Politis que parce que les Pénélopes me l’avaient demandé - que je considère que votre journal, en publiant dans son numéro 602, daté du 25 mai 2000, sous l’intitulé: « Tribune », « Le Manifeste pour une pleine citoyenneté des prostituées » s’est politiquement déconsidéré. À moins de considérer que la domination masculine sur les femmes ne fasse partie des positions politiques que vous défendez.

Je pense, à cet égard, qu’une clarification politique de votre journal - sous forme de prise de position de principe - serait la bienvenue.


Copie à: Monsieur Jean-Pierre Beauvais, président, directeur de la publication, président du Directoire de Politis.


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