lettres politiques
 Marie-Victoire Louis

Lettre à Marie George Buffet. Ministre de la Jeunesse et des sports.

date de rédaction : 13/09/2000
mise en ligne : 18/10/2006 (texte déjà présent sur la version précédente du site)
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Paris, le 13 septembre 2000


Madame Marie-George Buffet
Ministre de la Jeunesse et des Sports
78 rue Olivier de Serres
75739 Paris cedex 15

Par télécopie et par lettre
01 42 50 42 49

Madame la Ministre,

Je prends connaissance ce jour, à la veille de l‘ouverture des Jeux Olympiques de Sydney, d’un article publié dans l’Equipe en date du 5 septembre 2000 intitulé : « Marteau. La force tranquille ».

Dans cet article, j’apprends que la délégation française d’athlétisme aux Jeux Olympiques comporte, en ce qui concerne le marteau, Christophe Epalle.

J’ai pu lire que celui-ci « aborde sereinement le rendez-vous de Sydney ».

J’apprends également que Guy Guérin, présenté dans l’article comme « un homme heureux », « encourageant, encadrant ou détectant entraîneurs et athlètes » est toujours « responsable de la discipline ». Celui-ci affirme avoir « surtout veillé au renforcement des duos entraîneurs-athlètes » et considère que « le marteau est depuis longtemps une discipline où l’ émulation joue à plein ».

Or, Madame la Ministre, vous n’êtes pas sans savoir que ces deux hommes ont participé, avec d’autres membres de l’équipe de France du lancer de marteau, aux agressions sexuelles à l’encontre de deux sportives, lanceuses de marteau et membres de l’équipe de France: Michelle Rouveyrol et Catherine Moyon de Baecque.

Vous savez, en outre, que la matérialité de ces agressions n’a jamais été contestée par aucun de leurs auteurs..

Vous connaissez aussi la responsabilité des autorités sportives françaises.

Vous savez enfin que ces agressions sexuelles ont été largement médiatisées, dénoncées, analysées, à la fois lors des deux procès que celles-ci ont intentés, dans le livre publié par Catherine Moyon de Baecque, en 19971, ainsi que dans le livre intitulé: Sport et virilisme, publié en 1999. 2

Je me permets cependant de revenir sur ces agressions.

Concernant Christophe Epalle, voici le passage du livre de Catherine Moyon de Baecque qui le concerne plus particulièrement.

Après avoir décrit la scène de violences sexuelles (p.14,15) à laquelle, en présence de l’entraîneur national, plusieurs membres de l’équipe de France, ont participé, celle-ci écrit (p.15,16,17): « Au terme d’un délai qui m’apparaît interminable, les entraîneurs se lèvent et annoncent qu’ils vont se coucher. L’entraîneur national demande que l’on me rende mes vêtements que les garçons ont éparpillés. On ne retrouve pas ma jupe. Recroquevillée, je reste assise. Je ne supporte plus ni la lumière, ni la musique. Pendant que je me rhabille, je sens les regards fixés sur moi m’observer et me détailler. Comme je me relève, le frère de l’un des lanceurs glisse une main entre mes cuisses. Je me précipite vers la porte en éclatant en sanglots. Je cours sans savoir où aller. Je pleure au moins une demie - heure. Je me sens complètement perdue. la route pour rentrer à l’hôtel m’est inconnue.

Un autre lanceur (Christophe Epalle) qui a assisté à la scène me rattrape. Il trouve que ce que l’on m’a obligée à faire est vraiment « dégueulasse ».Il n’est pas d’accord avec l’attitude de l’entraîneur. Il semble sincère et essaie de me consoler. En vain. Je me sens trop humiliée. Je lui dis que je veux rentrer à l’hôtel immédiatement et il me propose de me raccompagner. En chemin, il tente de m’embrasser. Je me dégage et je m’écarte en courant pour lui échapper. Sur mes gardes, comme je ne connaissais pas le chemin, je le suis en conservant mes distances. À l’hôtel, je prends l’ascenseur. Il s’y glisse aussi malgré moi et tente à nouveau de m’embrasser. Je me débats. Il me plaque contre la paroi en me « pelotant ». Il bloque même un moment l’ascenseur. Contre cette masse, je ne fais pas le poids. Lorsque la porte s’ouvre enfin, je me précipite dans ma chambre, croyant y retrouver l’autre athlète féminine. Je me rappelle avoir monté un escalier pour atteindre une chambre vide, avoir été obligée de ruser pour échapper à ce lanceur incapable de se contrôler. Lui, comme les autres, a trop bu.

Plusieurs membres de l’équipe passent la nuit devant ma porte à frapper afin que j’ouvre...

Le lendemain, j’apprends que l’autre athlète féminine a eu, elle aussi, des problèmes avec les lanceurs....Lorsqu’elle informe l’entraîneur national de ce qui s’est passé, il se moque d’elle et lui déclare que ‘c’est normal’...

Comme être humain, je ne compte plus... J’ai l’impression de n’être là que pour satisfaire le bon plaisir de mâles incapables de se contrôler ».

Par ailleurs, Michelle Rouveyrol a déposé plainte contre Christophe Epalle pour « attentat à la pudeur commis avec violence ou surprise ».

Et si celui-ci a été relaxé par la justice, l’attendu n’invalide pas la réalité de la violence commise. Le jugement dit simplement que la parole de celui (considéré comme ‘témoin’ ) dans la chambre duquel celui-ci l’a agressée l’a emportée sur la parole de la victime. Et que celle-ci a pu s’enfuir :  «Mademoiselle Rouveyrol, après avoir trouvé refuge dans la chambre du témoin, dans laquelle se trouvait Christophe Epalle, ce dernier s’était livré sur elle à des actes impudiques.
Mais, attendu que le témoignage du témoin ne confirme pas suffisamment les déclarations de la partie civile, alors qu’il est démontré que Mademoiselle Michèle Rouveyrol a pu quitter rapidement les lieux sans que Christophe Epalle ait cherché à la contraindre à y rester 
».


En second lieu, concernant l’entraîneur national, Guy Guérin, qui était « responsable du stage national » au cours duquel ces agressions ont eu lieu, il a « lui-même participé avec les lanceurs de marteau à la première agression dont Catherine Moyon de Baecque a été victime, n’a fait cesser aucune de celles qui ont suivi, et a encouragé après trois jours d’agressions sexuelles, de nouvelles agressions.
Enfin, saisi de ces violences par les deux athlètes femmes qui avaient été agressées au cours de ce « stage de la honte », il a considéré comme ‘normaux’ les comportements des lanceurs dont il avait été tenu informé par Michelle Rouveyrol et s’est ‘ moqué d’elle’, puis comme ‘naturel’ ce qui est arrivé à Catherine Moyon de Baecque.. ‘ Il me semble amusé’, écrit-elle’ 
3 ».

Faut-il rappeler que Guy Guérin, entraîneur du seul « marteau » à l’époque des violences sexuelles commises sur les deux femmes athlètes a, depuis lors, été promu entraîneur de tous les lancers: « poids, marteau, disque et javelot »? Et qu’il est donc toujours « entraîneur national »...

L’équipe de France d’Athlétisme - qui va représenter la France aux Jeux Olympiques de Sydney - va donc comporter un athlète, sportif de haut niveau qui a agressé deux autres athlètes, sportives de haut niveau.

L’Equipe de France d’Athlétisme - qui va représenter la France aux Jeux Olympique de Sydney - va donc comporter un entraîneur national, par ailleurs, agent de l’Etat, qui a participé à / et « couvert » ces violences sexuelles à l’encontre de deux sportives

La présence de ces deux hommes - Monsieur Christophe Epalle et Monsieur Guy Guérin - au sein de l’Equipe de France, n’est pas acceptable.

Elle est, en outre, en opposition avec les articles 3 et 6 de la Charte Olympique internationale qui précisent respectivement :

- «  Le but de l’Olympisme est de mettre le sport au service du développement harmonieux de l’homme, en vue d’encourager l’établissement d’une société pacifique, soucieuse de préserver la dignité humaine. »

- «  Le Mouvement Olympique a pour but de contribuer à bâtir un monde pacifique et meilleur en éduquant la jeunesse par le moyen du sport pratiqué sans discrimination d’ aucune sorte et dans l’esprit de l’Olympisme qui exige la compréhension mutuelle, l’esprit d’amitié, la solidarité et le fair-play. »

Enfin, faut-il rappeler que la composition de l’Equipe de France du lancer de marteau avait déjà été dénoncée lors des derniers Jeux Olympique d’Atlanta? (Cf. pièce jointe)

Faut-il rappeler que ces deux femmes - parce que femmes - en butte à des attaques d’une rare violence, ont dû, elles, cesser leurs carrières d’athlètes et de sportives de haut niveau. Et que, bien sûr, elles ne seront pas à Sydney.

Faut-il rappeler que d’autres procès pour violences sexuelles dans le sport doivent avoir lieu prochainement en France - et notamment celui intenté par une jeune lanceuse de marteau, mineure à l’époque, à l’encontre d’un entraîneur encadrant des stages nationaux de jeunes?


Madame la Ministre, je vous demande donc d’user de votre pouvoir pour exiger que ces deux sportifs ne représentent pas la France aux Jeux de Sydney.

Si une telle décision n’était pas prise, cela signifierait que le gouvernement français considère - au mépris de l’intégrité physique et de la dignité des femmes vivant dans ce pays - que les violences exercées à l’encontre de femmes sportives sont, en France, légitimes. Voire même, encouragées.


Dans l’attente, je vous prie d’agréer, Madame la Ministre, l’assurance de mes salutations distinguées.

Marie-Victoire Louis

Ex-présidente de l’Association
contre les violences
faites aux femmes au travail
(A.V.F.T)


P.J. Dépêche adressée à Reuter, le 28 juillet 1996, par l’A.V.F.T lors des derniers Jeux Olympiques d’Atlanta dénonçant la présence de Messieurs Christophe. Epalle et Raphaël Piolenti dans l’Equipe de France de marteau.

Copie :

- à l’Equipe
- à l’ Association contre les violences faites aux femmes au travail
- à Atlanta Plus
- aux Chiennes de Garde
- au Collectif féministe contre le viol
- à la Fédération Internationale des Liguse des droits de l’homme.


Marie - Victoire Louis
71 rue Saint-Jacques
Paris 75005

***

AVFT
ASSOCIATION EUROPEENNE CONTRE LES VIOLENCES FAITES AUX FEMMES AU TRAVAIL

COMMUNIQUE adressé à REUTER.

Paris, le 28 juillet 1996. 16 heures

Aujourd’hui, à Atlanta, (15 heures 30, heure américaine), deux athlètes de haut niveau, M. Christophe Epalle et M. Raphaël Piolenti vont représenter la France pour les qualifications de l’épreuve du lancer de marteau. S’ils sont sélectionnés, ils seront demain en finale Olympique.

L’AVFT s’étonne que ces athlètes aient pu être choisis pour figurer dans l’équipe Olympique Française. En effet, deux athlètes féminines de haut niveau ont été victimes d’agressions sexuelles aggravées du fait de certains membres de l’Equipe de France d’athlétisme, au cours d’un stage national placé sous l’égide de la Fédération Française d’athlétisme. M. Piolenti a été condamné à 8 mois de prison avec sursis pour agression sexuelle aggravée à l’encontre de Catherine Moyon de Baecque, lanceuse de marteau, sélectionnée en stage d’Equipe de France. M. Epalle a, quant à lui, été relaxé du chef d’agression sexuelle, au bénéfice du doute, à l’encontre d’une autre athlète, elle aussi, lanceuse de marteau.

La vie des victimes a été brisée et leur carrière sportive anéantie, alors que ces athlètes ont été protégés et soutenus par les instances sportives françaises
Alors que ces sportives étaient mises à l’écart, les meilleures conditions d’ entraînement étaient mises à la disposition des sportifs.

Cette décision d’intégrer ces athlètes a été prise par la Fédération Française d’Athlétisme et acceptée par le Ministère de la Jeunesse et des sports et par le comité National Olympique et Sportif français. Elle est en opposition formelle avec la Charte Olympique publiée par le comité International Olympique (15 juin 1995)

En effet; les articles 3 et 6 des principes fondamentaux de cette Charte précisent respectivement que:
- «  Le but de l’Olympisme est de mettre le sport au service du développement harmonieux de l’homme, en vue d’encourager l’établissement d’une société pacifique, soucieuse de préserver la dignité humaine ».
- «  Le mouvement Olympique a pour but de contribuer à bâtir un monde pacifique et meilleur en éduquant la jeunesse par le moyen du sport pratiqué sans discrimination d’aucune sorte et dans l’esprit de l’Olympisme qui exige la compréhension mutuelle, l’esprit d’amitié, la solidarité et le fair-play ».

L’AVFT demande donc au Comité International Olympique de prendre d’urgence les décisions qui s’imposent - prévues dans l’article 1.2.1 de la Charte et ce, en vertu des articles:
- 1.2 : « Toute personne..appartenant à un titre quelconque au mouvement Olympique international est soumise aux dispositions de la charte Olympique et doit s’y conformer ».
- 2.4 : « Le CIO lutte contre toute forme de discrimination affectant le mouvement Olympique ».
- 2. 5 ..  « soutient et encourage la promotion de l’éthique sportive ».


Association européenne contre les violences faites aux femmes au travail.
B.P. 108. 75 661 Paris Cedex 12.
Tel: 01 45 84 24 24 . Fax: 01 45 83 43 93

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Notes de bas de page
1 Catherine Moyon de Baecque, La médaille et son revers. Albin Michel. Août 1997.
2  Sport et virilisme Sous la direction de Frédéric Baillette et Philippe Liotard. Éditions Quasimodo. Montpellier. Mai 1999
3  Je me permets de reprendre un passage du texte «  Violences sexuelles et sexistes: tout reste à faire ». que j’avais écrit dans le livre Sport et virilisme suscité. (p. 101, 102)

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