lettres politiques
 Marie-Victoire Louis

Lettre à Pierre Michel - Société Octave Mirbeau

date de rédaction : 15/05/2001
mise en ligne : 18/10/2006 (texte déjà présent sur la version précédente du site)
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Paris, le 15 mai 2001


Monsieur Pierre Michel
Éditions Buchet/Chastel
Société Octave Mirbeau
10 bis rue André Gautier
49 000. Angers

Monsieur,

J’ai reçu le volume deux de l’Œuvre romanesque d’Octave Mirbeau et j’ai pu, encore une fois, admirer le travail que vous effectuez, avec une telle constance et une telle efficacité.
Et je me suis laissé à imaginer que les féministes pourraient avoir autant de passionné-es que vous l’êtes concernant Mirbeau, concernant toutes celles que nous connaissons si peu et si mal ! …

Mais pour revenir à l’objet de cette lettre, voici…le pourquoi du comment…

Compte tenu de l’importance pour l’histoire des femmes, notamment, que représente le Journal d’une femme de chambre, du travail que j’avais fait sur le droit de cuissage et de mon désaccord avec vous concernant la prostitution – dont nous nous sommes déjà entretenus par lettres - j’ai, dès réception de ce livre, pris connaissance de votre présentation de ce texte important.

Dès ma première lecture, je me suis très vite rendue compte que, sur de nombreux points, j’étais en (grave) désaccord avec nombre de vos affirmations et analyses.
Et, emportée par…disons…une certaine colère, j’ai commencé à démontrer les raisons de ladite colère. Pour y voir plus clair.
Et puis, au fur et à mesure de ce travail de décryptage/décodage,  j’ai pris la décision de vous l’adresser.

J’aurais certes préféré – plutôt qu’une critique, page par page - pouvoir reprendre ces critiques ponctuelles dans une perspective d’ensemble, plus et mieux pensée, moins strictement réactive et donc critiquable, comme j’ai pu le faire concernant le livre de Bourdieu sur La domination masculine.
Malheureusement, je n’ai pas actuellement le temps d’approfondir ce travail. Et je le regrette. Plus tard, peut être?

Je précise enfin que je me suis concentrée sur mes seules critiques, disons, pour aller vite, féministes. Et que je ne suis pas, bien sûr, ni une spécialiste de Mirbeau, ni même une connaisseuse particulière de son roman.  

Voici donc au fil de votre texte d’Introduction, quelques réactions/critiques, qui, certes, peuvent sans doute s’expliquer par « ma lecture, nécessairement subjective » du livre, 1 mais qui ne peuvent pas - en tout cas, je le pense - s’y réduire.

p.339. (Sade)

Vous évoquez  …« un répertoire de « polissonneries » de «  cochonneries » dignes du Divin Marquis’ .  

- Tuer, violer, torturer des femmes dont on peut lire tant de descriptions chez Sade sont des crimes, non des « polissonneries » et des « cochonneries ».
Quant au « Divin Marquis » – auquel vous conférez deux majuscules – j’aimerais savoir sur quel fondement vous reprenez à votre compte, sans autre précision, ce qualificatif de Sade.    

p.340. (La culpabilité de Joseph…et de Célestine)

Vous écrivez : …« Chez Mirbeau, Célestine est au contraire fascinée par le viol qu’elle le (Joseph) soupçonne très fortement d’avoir commis ».
Mais vous écrivez, plus loin:
p. 350 : …«  Mirbeau sa garde bien d’affirmer que Joseph est le violeur et l’assassin de la petite Claire ; il laisse à Célestine l’entière responsabilité d’une intime conviction qui ne s’explique peut-être que par les emballements de son imagination».
p. 354. Vous écrivez : « Car Joseph est un sadique – Célestine l’a vu faire durer l’insupportable agonie d’un canard – et elle est convaincue qu’il a violée et assassinée la petite Claire ».

- Mes réactions sont de plusieurs ordres.
1)Concernant ces trois citations, un « soupçon », même très « fort », une « intime conviction », une « conviction2 » ne sont pas des termes synonymes ; et, en tout état de cause, (quasi) antinomiques avec les « emballements » d’une « imagination ».  

2)Vos appréciations, en outre, ne correspondent pas exactement à ce qu’écrit Mirbeau, pour sa part, plus affirmatif. On peut lire en effet, dans la bouche de Célestine :
p. 511 : « Maintenant je suis plus calme, parce que j’ai la certitude, parce que rien ne peut m’enlever désormais la certitude que c’est lui qui a violé la petite Claire, dans le bois ».
p.516 : …«  c’est lui qui a tué, qui a violé la petite Claire dans le bois ». 3
p.507 /508 : «  Je ne sais pas pourquoi cette idée m’est venue – et elle s’enfonce de plus en plus dans mon esprit - que c’est Joseph qui a fait le coup….. Ce soupçon purement intuitif a grandi, est devenue une possibilité, puis une certitude...je me trompe, sans doute...Je me répète que mon imagination s’exalte à de simples folies…Mais j’ai beau faire, cette impression subsiste en dépit de moi-même, ne me quitte pas un instant, prend la forme harcelante et grimaçante de l’idée fixe. Le crime a été commis un samedi…(Joseph) a été absent, toute la journée…et….je  me souviens de certains gestes agités, de certains regards plus troubles, qu’il avait, ce soir-là en rentrant »…
Enfin, p.509, et p.659, à deux reprises, donc, Joseph, questionné par Célestine, ne dément pas qu’il puisse être le violeur et l’assassin de Claire.

- Il me semble donc que vous infléchissez le texte dans le sens du doute et du soupçon - et même de l ‘« imagination » de Célestine - ce qui, dans le Journal d’une femme de chambre, relève plus de l’ordre que la quasi-évidence.

3) p. 364, vous affirmez que Célestine devient… «  en toute connaissance complice et épouse légitime d’un assassin et d’un violeur (du moins en est-elle convaincue) ».  

- Alors que vous ne vous prononcez sur la culpabilité – plus que probable donc - de Joseph (cf. : « qui ne s’explique peut-être que par l’emballement de son imagination »), vous transférez à Célestine, la co-responsabilité d’un crime qu’elle n’a pas commis, alors même que vous mettez en doute la responsabilité de l’auteur – plus que présumé – dudit crime.
Je note aussi que la parenthèse que vous ajoutez à cette phrase me paraît pouvoir être interprétée comme l’expression de votre propre gêne sur le sujet.

p. 340. (De l’emploi du masculin)

Vous évoquez le rapport « entre le lecteur et l’œuvre » ; p. 357, vous évoquez «  la plupart des lecteurs de l’époque » ; p.359, vous parlez de «  nombre de ses lecteurs (de Mirbeau) » ;  p. 363 : vous écrivez :« presque tous les lecteurs ».  

- Votre emploi du masculin 4 ne me paraît plus, au XXe siècle, acceptable. En tout cas, pas pour moi. Pour ma part, je ne suis pas « un lecteur » de Mirbeau - ou de vous-même – mais une lectrice. Et, refusant d’être intégrée dans un masculin qui me nie, je tiens à cette distinction, sans laquelle je considère que l’auteur me tient pour nulle et non avenue.
Par ailleurs, Anne-Martin Fugier, p.345, n ‘est pas « un historien », mais une historienne.

En revanche, l’emploi du masculin me paraît plus approprié quand, p.360, vous faites références «  aux scènes »  qui « visent à exciter le désir du lecteur et à alimenter leurs phantasmes».

p. 342. (La ‘ mauvaise’ Madame Mirbeau)

Je ne connais pas les relations de Mirbeau et de sa femme. J’ai simplement souvenir que vous n’aimez pas l’épouse de Mirbeau.
Mais je dois dire que lire deux critiques, non explicitées par ailleurs, de sa femme en une seule page (« l’incompréhensive Alice », et une « épouse avide de succès littéraire ») sans que leurs relations ne soient plus avant traitées m’a mise mal à l’aise.
Pour tout dire, j’ai trouvé cela injuste. Etait-il, lui, si indemne de toute critique en la matière, était-il si respectueux des femmes en général et de sa femme en particulier, pour que celle-ci mérite, seule, dans votre préface, ces jugements ?

p. 343. (Le « trou de la serrure » ou la mise à nu du privé ?)

Vous écrivez dans le paragraphe  intitulé : « Une entreprise de démystification » que le journal…«  présente surtout l’avantage incomparable de nous faire percevoir le monde par le trou de la serrure ».5

- Cette appréciation – dont je reconnais bien évidemment qu’elle n’est pas la seule que vous portez dans cette introduction - me gêne néanmoins ; je la trouve dévalorisante pour le livre. Et, d’une certaine manière inappropriée. En effet, ce type de regard peut être interprété comme une non (ou une insuffisante) prise en compte de l’importance qu’a prise en histoire l’analyse du « privé » ; sphère où les femmes, notamment mariées, privées de droit, ne pouvaient par ailleurs pas dénoncer les agissements des hommes.

p. 343. (Les « bosses morales »)

Vous écrivez à propos de Célestine/Mirbeau :…« un regard fouineur et lucide qui ne laisse rien échapper des ‘bosses morales’ de ses maîtres »… Certes, cette expression est employée par Mirbeau.  

- Mais ne pensez-vous pas que reprendre à votre compte, sans distance, cette formule sibylline – qui se réfère sans critique à « la morale » - risque fort de légitimer le bon usage de ce terme, et ce alors que vous en vilipendez à plusieurs reprises l’usage ?  
Par ailleurs, p.357, vous reprenez à votre compte cette expression lorsque vous évoquez les « bosses morales dont nous sommes tous plus ou moins atteints ».
Pour ma part, je ne sais ce que vous entendiez par cette curieuse formulation.
Et, pour tout dire, je ne me sens concernée, ni donc incluse dans le « nous » que vous employez. 6

p. 343. (Les « fantoches » …)

Vous parlez de «  ces fantoches odieux et sinistres que sont les bourgeois ».

- Je trouve pour ma part ces « fantoches », tels que décris par Mirbeau, notamment le capitaine Mauger, éminemment concrets.

p. 344. (Les « turpitudes »)

Ce terme que vous employez7 – qui signifie ‘ignominie résultant d’actions honteuses’ - ne permet pas de poser la question des fondements qui relèveraient de la « honte ».
En outre, il s’inscrit une problématique se plaçant du seul point de vue de ‘l’acteur’ et ne permet pas la prise en compte des fondements sexués de ses agissements. Notamment au regard des victimes.

p. 344. (Une analyse ‘de classe’ qui se substitue à une analyse de ‘sexe’)

Vous parlez des « nantis », de « puissants », des « riches », de « prédateurs », vous évoquez «  le beau monde » ,  vous dénoncez « la loi du plus fort ».
* p. 347, vous écrivez que « le Journal…est une confession voilée et un cri de haine et de vengeance contre tous ces êtres pleins de fric ».
* p. 363, vous parlez des  «dessous malodorant des classes dominantes ».
Les références de ce type sont nombreuses dans votre introduction.

1) Certes Mirbeau p. 353, lui-même, met dans la bouche de Célestine, une critique des « bourgeois ». « Ah ! les bourgeois ! Quelle comédie éternelle !Ils sont tous pareils….tous hypocrites, tous lâches, tous dégoûtants, chacun dans leur genre… »
Certes, Célestine évoque, elle-même, p.626, sa « haine des bourgeois ».

Mais ce qui m’a frappé dans votre introduction, c’est que jamais vous n’abordez la question en termes sexués. Or, Mirbeau procède, sous la bouche notamment de Célestine, à de très nombreuses critiques des hommes. Que vous passez sous silence :  
p. 387 : «  J’en ai connu bien des hommes et je sais, par expérience, toutes les folies, toutes les lâchetés dont ils sont capables ».
p. 494 : «  Les hommes, ça ne sait pas supporter les succès, ni la gloire… »
p. 555 : … « mais les hommes sont des êtres trop grossiers…ils ne sentent pas ces joies-là » ..
*p.591 : «  La prostitution…ramener des hommes, souvent plus gueux que soi ? Ah ! ma foi, non… »
* p.608 : «  Ah ! quelle ordure est-ce donc que les hommes ? »
*p. 615. «  Un vieux polisson…Oh non ! je sors d’en prendre…Et ils me dégoûtent trop, les hommes, les vieux, les jeunes et tous... »
-
et aussi : « Je vous le répète que les hommes, j’en ai plein le dos...voilà ! »    

2) En outre, Célestine ne critique pas que les seuls bourgeois, d’autant que celle-ci, comme les autres femmes de ce livre, n’a pas eu, tant s’en faut, de relations notamment sexuelles, - si tant est que ces deux termes puissent être, sans distance critique, employés - qu’avec eux. On peut ainsi lire :
p. 650. «  Je rentrais dans ma chambre, dégoûtée de tout…Ah ! oui ! les hommes ! … Qu’ils soient cochers, valets de chambre, gommeux, curés ou poètes, ils sont tous les mêmes… Des crapules !… »
p. 489, elle englobe dans une même réprobation :« le comédien, le juge et le valet », tandis qu’on peut lire 
p. 571 : « On ne se doute pas de tous les embêtements dont sont poursuivis les domestiques…tantôt les maîtres, tantôt les placiers, tantôt les institutions charitables, sans compter les camarades, car il y en a de rudement salauds. »

p. 345. («  La misère sexuelle des bourgeois » ou des seuls hommes ?)

Vous évoquez « la misère affective et sexuelle8…des bourgeois, dont les Lanlaire ….sont les vivants prototypes ».
Et puis, à la fin de la même page, vous évoquez: « les femmes de chambre…exutoires pour les maris frustrés, initiatrices pour les fils à déniaiser »…

- Dès lors, je me sens en droit de vous poser la question : quel « statut » accordez-vous à la « misère sexuelle » des « bourgeoises », en général, et de celle de Madame Lanlaire, en particulier ?
Et pourquoi serait-elle exclue de la ‘solution’ que vous semblez considérer comme ‘acquise’ concernant les seuls « maris » et « fils » ?
Par ailleurs, vous n’êtes pas sans savoir que l’argument de « la misère sexuelle » a été longtemps employée – et l’est encore, malheureusement, pour beaucoup – pour justifier que des femmes soient prostituées pour les soi-disant ‘besoins sexuels’ des hommes.
Quant au terme d’ « exutoire » qui signifie d’après mon dictionnaire, à l’origine, « ulcère produit et entretenu artificiellement pour déterminer une suppuration dérivative » et, au figuré « moyen de se débarrasser d’une chose, dérivatif d’un sentiment violent », je trouve son usage inapproprié concernant une personne.

p.345. (Les « caprices » des maîtres)

Vous écrivez : « Les femmes de chambre sont ballottées, de place en place, au gré des caprices des maîtres ».

- Je considère que violer une femme ou une jeune fille, ce qui, pour tant d’entre eux relève de leur bon droit (dit « de cuissage »), la contraindre à avorter, licencier une femme enceinte, alors que l’on est le père de son enfant…etc, etc.…ne relève pas du « caprice ».  L’emploi de ce terme sous-estime en effet la portée, la signification de nombre d’agissements – donc certains sont aujourd’hui considérés comme des crimes par le code pénal - et en déresponsabilise partiellement leurs auteurs.  

p. 345. (La «  maîtresse servante »)

Vous qualifiez Rose, comme Mirbeau d’ailleurs, de « maîtresse servante ». Or, faut-il rappeler que, concernant son statut de « servante », il est pour le moins sujet à caution, 9 puisque celle-ci déclare :
p. 419 : « Je ne lui demande même pas de me payer des gages ».
Il en est de même concernant son statut même de « maîtresse ».  
p. 440, Le capitaine pose en effet la question de « son droit » à «  admettre (Rose) à (sa) table » ….et « dans (son) lit ».  

Enfin, alors que vous considérez ce « statut » - plus qu’aléatoire - comme « une possibilité de promotion sociale », p.34, Mirbeau en donne une toute autre interprétation. Il écrit, pour sa part :  
p.580 : « Vivre à l’état de servante maîtresse avec tous les aléas qu’un tel état comporte, c’est-à-dire, rester encore à la merci d’un homme stupide, grossier, changeant, et sous la dépendance de mille circonstances fâcheuses et de mille préjugés»…

p. 345. (Qui sont « les trafiquants d’esclaves modernes » ?)

Vous écrivez : « Et les trafiquants d’esclaves modernes, les marchands de chair humaine….ce sont ces officines scandaleuses, mais légales, stigmatisées tout au long du chapitre XV, relayées au besoin par des sociétés prétendument ‘charitable’ ou ‘philanthropique ‘ qui, au nom de Dieu ou de l’amour du prochain, s’engraissent impunément et sans vergogne de la sueur et du sang des nouveaux serfs ».

1) Certes, Mirbeau critique fortement l’institution gérée par « les sœurs de Notre-Dame-des-Trente-six-Douleurs » (Chapitre XIII), mais il consacre aussi un court passage émouvant, et aucunement critique, plutôt même élogieux, p.450, aux « Petites Sœurs de Pontcroix ».

2)La violence de votre condamnation des « sociétés charitables ou philanthropiques» ne me paraît pas se retrouver dans le livre.  

3) p.597, Mirbeau ajoute à cette condamnation « les vieilles racoleuses de maisons de passe », les «maquerelles »., les « brocanteuses d’amour », et p. 598, « la marchande de viande humaine ».  

4) p.402, Mirbeau y englobe aussi « les maisons publiques », c’est-à-dire les bordels.  Il écrit en effet: « Il y avait des marchés d’hommes …Est-ce   qu’il n’y en a plus aujourd’hui ? Et que sont les bureaux de placements et les maisons publiques, sinon des foires d’esclaves, des étals de viande humaine ? » .
Je précise que, pour ma part, je récuse par ailleurs l’assimilation faite par Mirbeau, entre les «  bureaux de placement » et « les maisons publiques ». Ce serait en effet considérer que le lieu où une personne se rend pour chercher à obtenir un emploi serait équivalent au lieu où elle est enfermée, sans souvent même recevoir un revenu monétaire (cf ., l’emploi des « jetons ») et ce, pour être sexuellement utilisée pour « satisfaire » les  besoins sexuels des seuls hommes.  

p. 345. (« Le » ou « la domestique »)

Vous écrivez indifféremment : « la domestique », puis « le domestique ».

- Or, cet emploi équivalent du masculin et du féminin laisse penser – ou fait croire – qu’il y avait pas de différenciation entre les domestiques, hommes et femmes.
Sans même évoquer la question des différences de fonctions, de traitements, de salaires, de statuts…les violences sexuelles – dont les fillettes et le femmes étaient de manière incontestable l’immense majorité des victimes – risquent fort de disparaître dès lors du champ du regard et de l’analyse critique.

p. 347. (« Service sexuel », « droit de cuissage » ou « violences sexuelles »?)

Vous employez l’expression – qui me semble10 , par ailleurs, être anachronique mais je n’en suis pas sûre  – de « service sexuel ».
En revanche, je constate que jamais vous n’employez les expressions de « droit de cuissage », pourtant fréquemment utilisé au XIXe siècle, y compris dans la littérature ouvrière, et plus souvent encore chez les libertaires ; pas plus que celle, contemporaine, d’abus ou de « violences sexuelles ».

Or, j’ai effectué, rapidement, dans le texte de Mirbeau, un relevé des pages – que je n’ai pas le temps ni de reproduire, ni d’analyser - qui y font allusion et/ou référence : 411, 417, 436, 499, 453, 455, 554, 556, 557,564, 587, 589, 596.
Celui-ci évoque même, p.423, le cas de Madame Rondeau contraignant son domestique à coucher avec elle.
Si ceux-ci/celle-ci pouvaient - tout au moins, certaines d’entre eux - considérer que le service domestique devait inclure le fait de coucher, volens nolens, avec la domestique-bonne-à-tout-faire, l’emploi sans distance analytique, de ce terme ne peut que laisser le sentiment que le dit « service » serait légitime.
Quant à l’expression d’ « aventures galantes » que vous employez, p.358, j’ai cherché, sans trouver, à qui, dans le livre, elles pouvaient s’appliquer.

p.347. (Les « classifications » de Serge Duret)

Vous considérez comme «  magistral [es] » les analyses de Serge Duret. Pour ma part, je ne les connais pas et ne peut donc les juger. Je peux en revanche, simplement dire que ses classifications qui lui permettent de ‘classer’ Rose et Marianne dans la catégorie des « dilatés-liquéfiés » et Madame Lanlaire dans celle des « rétractés-désséchés » (sans même évoquer son usage du masculin) me sont parues comme révoltantes.

p. 352. (Une «  initiation sexuelle » ou un « viol » ?)

Vous écrivez : « Il (Mirbeau) donne à Célestine un passé plus consistant…. : il lui fait notamment raconter son initiation sexuelle, qui a eu tôt fait de lui apprendre le prix de ses charmes, et dès l’âge de 11 ans, l’a entraînée sur la voie de la perdition, sous la houlette, si l’on ose dire, d’un dégoûtant vieillard... »

1) Je n’ai pas la même lecture que vous de ce que vous appelez « l’initiation sexuelle »   de Célestine. Il s’agit pour moi du viol d’une petite fille de 11 ans par le vieux contremaître d’une sardinerie, que Mirbeau, p.448, qualifie de «vieux, aussi velu, aussi malodorant qu’un bouc », de « laid, brutal, repoussant ».
Je précise aussi, si besoin était, que les appréciations, les jugements, les souvenirs que celle-ci porte ultérieurement sur ce viol, et sur lui, p.449 notamment, n’enlève, pour moi, rien au fait qu’il s’agissait bien d’un viol.

2) Il me semble par ailleurs vous auriez, peut être pu, utilement, interroger les appréciations que Mirbeau donne, ultérieurement, dans son texte, concernant l’usage du concept de « consentement » :
p . 448 :«  Violée ? non pas absolument...Consentante ? Oui, à peu près…» 
P.
499 : « Il viole les petites filles qui consentent à se laisser violer ».
Vous auriez ainsi pu faire référence aux si nombreuses critiques féministes de la (pertinence de la) notion de consentement de la victime violée. Et citer, par exemple, le célèbre article de Nicole-Claude Mathieu : « Quand céder n’est pas consentir ».

3) Même avec une certaine précaution d’usage (« si l’on ose dire »), j’ai été choquée par l’emploi de l’expression que vous utilisez de : « sous la houlette de », d’autant que celle-ci est, en tout état de cause, inappropriée. Le mot houlette signifiant: «Bâton de berger terminé par une plaque de fer, servant à jeter de la terre aux moutons qui s’écartent. Et au figuré : «  Porter la houlette, être berger ».

4) Je ne vois pas, par ailleurs, en quoi ce viol conférerait à Célestine un «passé plus consistant »..  

5) Je ne vois pas non plus en quoi ce viol à 11 ans dont Célestine a été l’objet – sauf à reprendre les anathèmes sexuels les plus réactionnaires et les plus patriarcaux - l’aurait « entraînée 11sur la voie de la perdition » ?
En outre, il est intéressant de noter que Mirbeau emploie, lui aussi, ce même verbe, mais p. 448, mais dans un tout autre sens. Il évoque le fait que le vieil homme l’a « entraînée sur la grève, où il la « posséda ».

6) Enfin, il n’est sans doute pas inutile de citer cette phrase de Célestine évoquant son enfance :
p. 446 : « Et je me rappelle mon enfance avec une netteté singulière…Je revois tout des êtres et des choses parmi lesquels j’ai commencé le dur apprentissage de la vie…Il y a vraiment trop malheur d’un côté, trop de bonheur de l’autre…Le monde n’est pas juste ».

p.355. (L ‘« inhumaine faiblesse de Monsieur »…)

Vous employez cette expression concernant Monsieur Lanlaire, que vous considérez par ailleurs comme « complice » « de la sordide cruauté de sa femme »
Ma lecture du chapitre IV est que Monsieur Lanlaire est un homme faible avec sa femme et qui n’ose pas - par ailleurs, sans doute pour beaucoup de raisons - dire à Célestine qu’il aimerait sans doute faire l’amour avec elle.
Cela ressort-il d’une « inhumaine faiblesse »?

p.358. (Les domestiques ont-ils fait un « contresens » en critiquant le livre ?)

Après avoir cité une réaction, citée dans une lettre par Mirbeau lui-même, d’une domestique refusant de « rester dans une maison où M.Mirbeau vient si souvent », vous écrivez que cette appréciation – que récuse, en partie, à juste titre, Mirbeau lui-même - « n’est jamais qu’un contresens parmi beaucoup d ‘autres ».  

- Ceci étant dit, est-ce si clair que cela ? Et le terme même de « contresens » est-il, même, utilisable ?

p. 360. (« Le ressort des âmes » ?)

Vous écrivez : « Il (Mirbeau) met à nu le ressort des âmes ».12 Certes, mais celui-ci met aussi – beaucoup et souvent - à nu, les « ressorts » - si tant est que je puisse, ce que je ne crois pas, employer ce terme - de la sexualité dominante masculine.
En outre, Mirbeau est, pour sa part, très critique concernant l’emploi de ce terme. Célestine, toujours lucide, affirme, p.450,  : « dans ce milieu, on ne commence à parler d’âme qu’à partir de 100.000 Frs de rente », tandis que le dialogue sur « le sexe »… « des âmes », p.531, ne manque pas d’humour.

p. 360. (L’érotisme, l’immoralité, la sexualité, la vie...)

Vous écrivez : « Le roman est donc bien érotique selon lui, mais c’est tant mieux et il n’y a rien d’immoral, tant s’en faut puisque la sexualité, c’est la vie ».

1)Vous citez (le seul) Lucien Bodard pour affirmer que le roman serait bien « érotique ». Pourquoi le considérez–vous comme « expert » en la matière? De par son statut de client des bordels ? Et de par ses justifications de leur bien-fondé ?  

2) Par ailleurs, à quoi se réfère votre référence à l’ « immoral [ité]  » ?

3) Pourquoi écrivez-vous que c’est :« tant mieux ». Ou plutôt, à quoi se réfère ce jugement ?

4) Ne pensez-vous pas que votre phrase : « puisque la sexualité, c’est la vie » est un peu ‘courte’, et même choquante dans le contexte du livre ?
Faut-il rappeler que le souvenir de la petite Claire violée et assassinée à 12 ans ne cesse d’être présent, tout au long du livre.
Peut-être, à cet égard, pourrait -on aussi évoquer l’hypothèse que ces crimes (le viol et le meurtre) ait pu être importante et signifiante pour Mirbeau ? Dans cette hypothèse, la question de savoir pourquoi, ne manquerait peut-être pas non plus d’un certain intérêt.

p. 361. (La « sexualité » de Célestine)

Vous écrivez : « Ainsi, fait-il (Mirbeau) souvent de son héroïne et porte-parole l’incarnation d’une sexualité saine qui n’a pas d’autre fin que le plaisir et qui est débarrassée tout à la fois des notions chrétiennes et contre-nature de péché et de tabou et des préoccupations bourgeoises de mariage et de procréation ».

1)Le terme de « sain »  - qui signifie « dont l’organisme, les facultés intellectuelles et morales sont en bon état », « qui convient à l’organisme » - ne me paraît pas approprié.
Ni pour Célestine, ni pour personne d’autre.

2) Je ne sais pas ce qu’est, ‘en soi’, « une sexualité ».
Me concernant, je préfère parler des relations, notamment sexuelles, avec certaines personnes, sachant qu’aucune de ces relations n’est substituable, et à peine comparable, à l’autre. Et que les englober sous un même vocable « la sexualité », c’est, selon moi, nier et ces personnes, et moi-même.

3) Vous définissez par ailleurs « une sexualité saine » ,13 comme une sexualité qui n’aurait « d’autre fin que le plaisir ».
Puis-je me permettre de rappeler que le plaisir de l’un n’est pas nécessairement celui de l’autre ?
Et que, pour ne prendre qu’un seul exemple, Célestine ‘compare ‘, p.439, avec humanité et finesse, le plaisir de « donner » et celui de « recevoir ».

4) Il me semble aussi utile de rappeler que les relations que Célestine a, par ailleurs, avec les hommes n’ont pas toutes « le plaisir (sexuel) » pour finalité.
Un exemple, parmi tant d’autres :  
p. 397, Mirbeau évoque les pensées de Célestine, découvrant les Lanlaire: « Attends un peu, mon gros, et ne crains rien…et ne te désole pas …Tous les deux, nous lui en ferons voir de joyeuses, à cette pécore….je t ‘en réponds ! ». On peut lire aussi, p.439, «  Ce serait rigolo, à cause de madame ».

Par ailleurs, si l’on considère qu’il existe un lien entre ‘désir’ et ‘plaisir’, elle évoque, p.455, concernant Monsieur Lanlaire, sa « pitié, à défaut de (son) désir ».  

5) De même, les relations sexuelles de Célestine n’ont pas, tant s’en faut, toutes « le plaisir », pour résultat. Je n’ai malheureusement plus le temps de relever les références pour justifier ce constat.

6) Il n’est pas juste d’écrire que Célestine est débarrassée des « notions chrétiennes et contre-nature du péché et du tabou ».
D’abord, parce que Célestine – et le constat est fait à de nombreuses reprises dans le livre - « a de la religion », p.415 .
Faut-il aussi rappeler que Célestine se marie avec Joseph ?

En outre, je considère que le « péché » n’est pas synonyme de « tabou...

7) Il ne me paraît pas possible d’écrire que se marier et avoir des enfants soient (exclusivement ?) des « préoccupations » bourgeoises.  

Par ailleurs, je me permets de rappeler que, de ne pas « avoir de préoccupations d’enfants », implique qu’une femme ait les moyens d’une contraception, par ailleurs « effective », et/ou qu’elle puisse, sans difficulté d’aucune sorte, avoir recours à l’avortement. Qu’en sait-on, concernant Célestine ? Si ma mémoire du livre est bonne, Célestine n’en parle pas.
Peut-être aussi faudrait-il prendre aussi en compte, concernant le couple qu’elle forme avec Joseph, leur âge (Joseph étant « vieux » dès le début du roman et Célestine n’étant plus jeune).  

8) Vous savez, comme moi, que l’expression « contre-nature » a toujours été employée pour moralement disqualifier, dénoncer les pratiques (homo) sexuelles qui s’opposaient aux normes sexuelles dominantes. Et qu’elle pose donc problème.   

9) Comment articulez-vous ce jugement sur « le plaisir » de Célestine avec le constat que vous faites, p.353, à savoir que Célestine, en se mariant, a renié « les valeurs mêmes qui sous-tendaient son dégoût et sa révolte » ?

p.361. (Célestine et l’« amour »)

Vous écrivez : « Célestine, sans en tirer gloire, ne se cache pas d’être intéressée par ‘la chose’ et d’aimer faire l’amour, même si après coup, elle a souvent l’impression d’avoir été piégée par la nature ‘aux desseins impénétrables’. Elle est une femme moderne, émancipée, qui entend jouir librement de son corps ».

- S’il est vrai que Célestine dit à plusieurs reprises qu’elle aime « l’amour », « faire l’amour », l’expression que vous employez, à savoir qu’elle serait « intéressée par l’amour », me semble insuffisante. D’autant que ses analyses / jugements /appréciations sont nuancées, complexes, ambivalentes. J’aimerais, un jour, prendre le temps d’en faire une analyse.
Mais, plus prosaïquement, celle-ci – tout comme ses compagnes de domesticité – critique à de nombreuses reprises la manière dont les hommes font l’amour avec elle, ou avec d’autres femmes.
Et, tout comme vous avez ‘oublié ‘ la critique des hommes, il me semble que vous avez aussi ‘oublié’ la critique de la manière dont les hommes font l’amour avec les femmes. Et pourtant, les citations ne manquent pas dans le Journal.

Aussi la déception dont vous faites état ne me paraît pas devoir être mis sur le compte des « desseins impénétrables de la nature ».

p. 363. (« La femme » est-elle (comme) « le prolétaire » une « marchandise » ?)

Vous évoquez « une société ou le prolétaire et la femme sont réduits à l’état de marchandise ». Mais en assimilant « le prolétaire » et « la femme », vous excluez de fait toutes les analyses féministes, mais aussi marxistes, qui ont critiqué et dénoncé depuis si longtemps, en la matière, et l’emploi du singulier et cette fausse analogie.

Faut-il rappeler qu’il a fallu des siècles à l’histoire de l’humanité pour dissocier ce qui relève de l’esclavage, du servage et de la vente de sa (seule) force de travail ? Que, la force de travail et le sexe ne relèvent pas du même registre conceptuel et n’ont pas été historiquement construits – ni donc vécus - par les hommes et par les femmes de la même manière.
En tout état de cause, l’emploi du terme de « marchandise » ne permet pas d’intégrer ces différenciations.

Cette critique - rapide certes - concerne aussi ce que vous écrivez, p.347, quand vous mettez au même niveau d’analyse « le prolétaire, ouvrier, domestique, prostituée, professionnel de la plume », sans distinguer ceux et celles dont on peut s’approprier légalement l’accès à leurs sexes, de ceux et celles qui ne vendent que leur force de travail.
Sans même évoquer le fait que la distinction entre le travail des ouvriers manuels de celui des « nègres » 14– que vous évoquez souvent concernant Mirbeau - me paraît devoir être pris en compte.

p. 364. (Les domestiques sont-ils/elles coupable de n’être pas des « révolutionnaires » ?)

Vous faites une critique – disons de type marxiste, et que je trouve, pour ma part, simple - de l’impossibilité pour « la gent domestique » de se rebeller collectivement contre leurs maîtres. Plus encore, j’ai ressenti que vous les en jugez, en partie au moins responsables, tandis que certains termes me sont apparus comme dévalorisants.

*p.344, vous avez ainsi évoqué «  la masse amorphe 15des exploités, corvéables à merci, qui n’ont pas d’autre droit que de se taire et de se laisser sucer le sang sans récriminer ».
*p.354, vous évoquez «  l’enthousiasme bestial des domestiques réactionnaires »…et d’ « esprits bas, incultes, idéologiquement aliénés par le poids de leur servitude ».

Faut-il rappeler que Mirbeau considère, p.496, qu’un«domestique…est un monstrueux hybride humain » ?
Mais il me semble qu’il eut été plus juste de dire que nous tous et toutes, intelectuel-les «  de gauche », syndicalistes, compris-es, ne nous sommes pas suffisamment donné les armes adéquates de la critique des « domestiques ». Les féministes, en revanche, dans les nombreux travaux historiques qu’elles ont pu faire, ont beaucoup fait avancer les analyses sur l’ambivalence très complexe de leur situation.

Mais vous donnez aussi de Célestine – dont vous avez vanté « la liberté » sexuelle de « femme » - dans laquelle, vous l’avez compris, je ne me retrouve, ni en tant que femme, ni en tant que féministe - l’image d’une domestique aliénée.
Ainsi, après un paragraphe consacré, 2e &, p.364, à une critique des domestiques – qui, pour moi, est une forme de négation de la dimension subversive du livre - vous faites état, de « symboliques vengeances, comme celles dont se gargarise16 Célestine », mais aussi du fait qu’elle « gaspiller [ait] son énergie en révoltes impuissantes et sans lendemain ».

Ces jugements de valeur ne sont pas justes.
Je n’ai pas le temps de citer toutes les critiques qui sont faites dans ce livre des employeurs (hommes et femmes17) mais il est clair que, quitter des « places », critiquer, voire injurier – vertement – ses « maîtres » et « maîtresses » ne relèvent pas du « symbolique ». pas plus que ces agissements ne peuvent être, simplement, considérées comme «  des révoltes impuissantes ».

Faut-il rappeler que Célestine, p. 423, elle-même dit : « Je sais bien qu’il faut se défendre contre ses maîtres….et je ne suis pas la dernière à le faire, je vous assure…. »

Sans même évoquer les nombreuses critique du statut imposé aux domestiques qui sont, par elle, prononcées :
p.415. « Quand on est malheureuse, et dans ce métier, on l’est beaucoup plus qu’à son tour »…
p.451 : « Ah ! qu’une pauvre domestique est à plaindre, et comme elle est seule » « vous qui comptez moins qu’un chien »…
p.452. «  Chaque mot vous méprise, chaque geste vous ravale plus bas qu’une bête…et il ne fait rien dire ; il faut sourire et remercier, sous peine de passer pour une ingrate ».
En outre, Célestine aborde aussi son « envie » de violences :
« Quelques fois, en coiffant mes maîtresses, j’ai eu l’envie folle de leur déchirer la nuque, de leur fouiller les seins avec mes ongles ».

Enfin, je pense que cette phrase de Mirbeau mérite d’être entendue et appréciée à sa juste valeur:
p.396. «  Ramasser ces aveux… en attendant d’en faire une arme terrible, c’est une des grandes et fortes joies du métier et c’est la revanche la plus précieuse de nos humiliations ».  

p. 345. (Les « domestiques » et les « prostituées »)

Vous écrivez : « Cette exploitation sexuelle tend à rapprocher leur condition de celles des prostituées des maisons closes ».

* p.355, vous considérez - à propos des femmes qui viennent racoler pour détourner pour la prostitution les femmes qui viennent chercher un emploi dans les bureaux de placement - que cet « épisode » « parachève la parallélisme entre la domesticité et la prostitution, entre les tenancières de bureaux de placement et les maquerelles de maisons closes ».
*
Quant à votre note 11, p. 1248, elle est encore plus explicite dans l’analogie. On peut y lire que Célestine « met sur le même plan la situation des domestiques et des prostituées ».

Je ne suis pas d’accord avec vous concernant le rapprochement que vous établissez qui interprèterait le statut de « la domestique » et de « la prostituée » comme étant quasiment équivalents.

D’abord, parce que ce n’est pas juste, conceptuellement et historiquement parlant.
D’autre part, parce que Mirbeau, notamment dans la bouche de Célestine, évoque les différences entre le statut de domestique et de prostituée. On peut ainsi lire :
* p. 388 : « J’ai eu peur, car on ne sait pas où cela vous mène frôlé tant de misères de cet ordre-là18..j’ai reçu tant de navrantes confidences !..et ces tragiques calvaire du Dépôt à l’Hôpital auquel on n’échappe pas toujours !..Et pour fond de tableau, l’enfer de Saint-Lazare !..Ca donne à réfléchir et à frissonner.. »
..La religion me préserve des chutes définitives et me retient au bord des pires abîmes..
Oui, j’aime trop l’amour pour tirer un profit quelconque de l’amour »…

On trouve par ailleurs d’autres exemples très intéressants dans Le journal de la distinction entre ces deux statuts que je n’ai pas le temps d’approfondir, ni même de citer.

***

…Voilà, je me dois d’arrêter là, bien que j’aurais pu - et souhaité - continuer sur de nombreux autres points. Ainsi sur :
*p.340, « le puritanisme et l’horreur de la chair’ .
* p.344 : « la pudeur, qui n’est jamais que le cache-sexe de l’hypocrisie ».
*p.353 : « les perversions sexuelles…effets pervers de lois et de mœurs contre-nature qui compriment les aspirations sexuelles considérées comme saines et naturelles ».
p.353. «  le démon de la chair ».
P.358, concernant votre distinction entre vos trois niveaux de critique du texte.
p.359 et 360 :« les hypocrites condamnations des pères-la-pudeur des « ligues contre la licence »  et «  Les Tartuffes de tout poil ».

p.362, enfin, j’ai été scandalisée que vous puissiez intégrer sous la même catégorie de « vices » « onanisme, adultère, prostitution, fétichisme, saphisme, masochisme, pédophilie, voire nécrophilie, et surtout sadisme »
En tout état de cause, je n’ai plus le temps. J’étais en effet très, très en retard par rapport à plusieurs engagements, quand j’ai décidé la semaine dernière de commencer cette lettre.
Par ailleurs, je pense que la nature de mes critiques st claire.

Et je souhaitais aussi vous dire que si j’ai pu, ponctuellement, manquer de précision, occulter une ou des citations, oublier une référence, faire une erreur, je vous prie de m’en excuser à l’avance.
Et je suis sûre, ce qui ne serait que justice, que vous ne manquerez pas de m’en faire part.

Dernier point : Je me suis posé la question de savoir ce qu’il était devenu, au terme de ce (petit) travail, de la « colère » qui en avait provoqué l’écriture ? 
Je ne sais pas vraiment… disons qu’elle est plus raisonnée.

Mais je suis - et sans doute plus encore qu’il y a quelques jours - plus politiquement sensible aux multiples formes d’expressions de l’antiféminisme (sachant que ce qualificatif que j’emploie est très rapide, voire grossier) de vos appréciations.
Et à leurs conséquences.
Pour l’histoire des femmes, et donc pour les femmes, mais aussi, pour moi, dans une moindre mesure, concernant le « regard nouveau »  de cette œuvre.


Cordialement

Marie-Victoire Louis

J’espère que vous ne m’en voudrez pas…

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Notes de bas de page
1 P.360, à propos de l’  « érotisme » de ce livre, vous écrivez : «  Chacun, bien sûr, répondra en fonction de sa propre sexualité et de la lecture, nécessairement subjective, qu’il fera du livre ».  
2 En outre, «être convaincue » et «  du moins en est-elle convaincue » ne sont pas non plus synonymes.  
3 phrase que vous commentez ainsi, dans la note 83, après la présentation de la variante de 1892 : «  La correction insiste sur la force de la conviction de Célestine ».
4 Vous êtes, d’ailleurs, comme tout-e un-e chacun-e, néanmoins, déstabilisé par le nouveau regard que la société porte sur l’usage du masculin. Ainsi, vous écrivez dans la même page 346, «  les opprimé(e)s », mais aussi «  les souffrants » ; tandis que,p.359, vous évoquez «  Rachilde, l’auteur de… qui n’est pas mécontente de.. »
5 L’expression que vous employez, p .357, aux « les secrets de famille », bien que moins connotée, pourrait aussi, être considérée comme datée.
6 Je ne me retrouve pas non plus d’ailleurs dans le «  nous » que vous utilisez, à nouveau, page 357 :

«  Il n’y a rien de tel pour nous indisposer que la mise à nu des pulsions inconscientes qui nous possèdent tous » ; tout comme dans celui de la page 348, où vous évoquez «  l’exhibition de nos tares ».

7 Cf., aussi, p.345.
8 p.355, vous évoquez « l’impression de misère affective et intellectuelle donnée par les maîtres ».
9 Dans votre introduction, p.353, vous considérez simplement que le capitaine Mauger a « truandé » Rose.
10  En revanche, celle de « travailleuses sexuelles », à domicile, p.345, l’est incontestablement.
11 p.347, vous citez Serge Duret, selon lequel Célestine aurait été «  entraînée vers l’abîme  ».  
12 Dans la même phrase, vous évoquez aussi « les abîmes du cœur humain ».
13 p.353, vous employez à nouveau le qualificatif de « sain ». Vous évoquez en effet : « les aspirations sexuelles considérées comme saines et naturelles ».Est-il aussi besoin de rappeler que l’expression de «  naturel » est, en la matière, elle aussi, inacceptable.
14 Vous employez d’ailleurs pour en faire état des termes qui renvoient à des référents distincts. Etre « un domestique des grands », p . 346, et « un prolétaire des lettres » p.346 et 347, ne sont pas synonymes et ne signifie pas la même chose.
15 Mots soulignés par moi.
16 Je me suis demandé pourquoi vous avez ici employé ce terme négatif et dévalorisant.
17 Là aussi, un champ de critiques différencié en fonction du sexe des maîtres et des maîtresses serait passionnant.
18 Il s’agit bien (des diverses forme) de la prostitution, même si le mot n’est pas prononcé.

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