lettres politiques
 Marie-Victoire Louis

Lettre à Danièle Kergoat - GEDISST

date de rédaction : 14/09/1999
mise en ligne : 03/09/2006 (texte déjà présent sur la version précédente du site)
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Paris, le 14 septembre 1999

Danièle Kergoat
GEDISST

Ma chère Danièle,


Tu as bien voulu me demander si j’acceptais de rédiger un texte contradictoire de celui de Gail Pheterson sur « la prostitution » pour le « Dictionnaire critique du féminisme » publié par le GEDISST.

Compte tenu de l’importance intellectuelle et politique de la prostitution, je tenais à expliciter par écrit les raisons de mon refus dont je t’ai déjà fait part oralement.  

Participer à ce dictionnaire conjointement avec cette chercheuse, donc je connais les positions depuis de nombreuses années, signifierait que nos deux « analyses » relèveraient du même débat d’« idées ». Et seraient de même nature.

Je considère, pour ma part, qu’un texte légitimant un système de domination proxénète qui - depuis des siècles, le plus souvent en accord avec les États - a justifié l’enfermement, les dénis de droits, les viols, les violences, les tortures, les assassinats pratiquées depuis des siècles sur des femmes, les enfants et adolescents des deux sexes - mais aussi de plus en plus sur des hommes - n’a pas sa place dans un projet de dictionnaire féministe.
Et ce, au moment où, jamais dans l’histoire, les offensives de ceux et celles qui revendiquent la légalisation de la prostitution comme un service sexuel, comme une activité légale, comme un travail légitime n’ont été aussi importantes.

Si ce projet faisant des corps et des sexes un objet du marché mondial devait être entériné - et il est en passe de l’être - ce sont les droits de tous les hommes et de toutes les femmes, qui seraient de facto annihilés. Comment dorénavant lutter contre les violences étatiques et contre les violences dites « privées », en réalité commises par des hommes sur les femmes et les enfants de deux sexes, comment lutter contre l’exploitation économique, s’il était reconnu que, pour une catégorie de personnes (essentiellement des femmes et par millions à travers le monde) l’exploitation économique incluait dorénavant légalement comme partie intégrante de leurs conditions de « travail » la violence sexuelle?

Je précise que la position que je défends - et dont je n’ai pas, loin de là, le monopole - n’est pas nouvelle. J’avais en effet, lors de la Conférence internationale organisée à Brighton du 10 au 15 novembre 1996:« Violence, abuse and women citizenship », au nom de l’Association européenne contre les violences faites aux femmes au travail (AVFT), conjointement avec la Fédération Abolitionniste Internationale (FAI) et l’Union contre le trafic des êtres humains (UECTH) rédigé le texte suivant : « Le féminisme et une position pro-prostitution s’excluent mutuellement. Il est donc proposé que pour tous les futurs réseaux et dans toutes les futures réunions internationales concernant la violence contre les femmes une position clairement contre la prostitution sera requise ».1
Cette motion, dont le principe est, bien entendu, valable pour tout projet féministe, fut signée par la Coalition contre le trafic des femmes et approuvée par la conférence, à laquelle près de 2500 femmes et plusieurs dizaines d’hommes ont assisté.

Je me permets aussi de rappeler que la France est, notamment, signataire:
- de la Convention pour la répression de la traite des êtres humains et de l’exploitation de la prostitution, signée le 21 mars 1950 à New York qui affirme dans son préambule que « la prostitution et le mal qui l’accompagne, à savoir la traite des êtres humains en vue de la prostitution sont incompatibles avec la dignité et la valeur de la personne humaine... »
- de la convention de New York du 18 décembre 1979 sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à égard des femmes qui affirme dans son article 6 que «  les États signataires prennent toutes les mesures appropriées y compris des dispositions législatives pour réprimer, sous toutes leurs formes, le trafic des femmes et l’exploitation de la prostitution des femmes ».

Voilà, ma chère Danielle, les raisons de mon refus.

Marie-Victoire

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Notes de bas de page
1 Chronique Féministe, Bruxelles, n° 62, mai/juin 1997. Violences: une stratégie patriarcale. p. 16.

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