lettres politiques
 Marie-Victoire Louis

Lettre à Asunciun Miura

date de rédaction : 09/04/1997
mise en ligne : 23/10/2006 (texte déjà présent sur la version précédente du site)
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Paris le 9 avril 1997.

Asunciun Miura.
Direccion general de la Mujer
Comunidad de Madrid.
Fax: 00. 34 - 1 - 580 47 09

Choonie,

Voici quelques idées, quelques commentaires concernant ma première lecture de la :  "Déclaration des ONG adoptée par la conférence européenne des ONG, à Noordwijkeerhout, 5-7 avril 1997 et devant être présentée au Conseil des ministres européns des 24 et 25 avril 1997".

Ce texte ne s'assigne pas formellement de lutter contre le trafic des femmes, qui est d'ailleurs analysée comme une "pratique"(dernière ligne, 1er &,p.1). Il est simplement dit que la conférence des ONG1 "accueille avec satisfaction (welcome) et soutient l'initiative Européenne de prévenir et de combattre le trafic des femmes". (1er &,p.1) Il n'a pour seule ambition politique affichée que de s'inscrire "dans un processus qui peut contribuer à la protection légale et à la réparation des victimes".  (Idem)

Le fondement de cette politique est de substituer la notion de lutte contre la prostitution par celle de politiques concernant le seul trafic des seules femmes. En toute logique, ce texte entérine donc la légitimité du proxénétisme, c'est-à-dire "le droit pour une personne de se livrer à la prostitution et de permettre qu'une autre personne vive des revenus qu'elle en tire".2Le texte poursuit donc l'offensive menée par le gouvernement hollandais de légalisation du proxénétisme. Il demande en effet sans ambiguïté, la :"décriminalisation de la prostitution".(p.3)
On comprend donc pourquoi il n'aborde pas la question de la prostitution "forcée" ou non, ni du tourisme sexuel puisque le proxénétisme s'en nourrit. Il eut fallu alors prendre une position en la matière.

Le gouvernement hollandais est ainsi passé - extrêmement rapidement - de la critique de la notion de prostitution pour lui substituer celle de prostitution "forcée", laquelle a ouvert la voie à la focalisation des politiques sur la seule traite des femmes, qui n'est elle même qu'une des formes de la prostitution "forcée". La notion même de lutte contre la traite disparaît d'ailleurs puisqu'il s'agit d'établir un "code de conduite" - dont les critères de "moralité" sont laissés à la discrétion des Etats et des proxénètes qui vivent de ce trafic.

Le but de cette politique qui ne sert que les intérêts de ceux - les proxénètes et les Etats - qui profitent des revenus tirés du marché de la prostitution est de limiter l'intervention étatique qu'aux seuls effets "abusifs" de ce trafic. A mon avis, ce qui va se jouer lors de la conférence des 24-25 avril, c'est la définition de la part relative du "marché" que veulent s'accaparer et les Etats et le proxénétisme, dont les intérêts sont à la fois convergents et contradictoires.

Le moyen conceptuel employé est double.

- D'une part dissoudre la notion de trafic au sein d'un ensemble totalement flou qui donne toute latitude aux Etats de poursuivre ou non les trafiquants selon la seule logique de l'opportunité politique. Il est en effet question de "contraintes", de "travail forcé", "pratiques proches de l'esclavage", "violences", "menaces de violences", "abus physique et mental", "privation de liberté de mouvement", "fraude", "tromperie concernant les conditions ou la nature du travail", " chantage", "abus d'autorité ou de position dominante", "confiscation de passeport", "dette de servitude, "appropriation d'identité légale et/ou de personne physique"(sic)

- D'autre part, dans la mesure où le seul moyen d'intervention devient dorénavant la pénalisation des "abus", il faut rendre légitime le fait que c'est dorénavant aux seules prostituées qu'est dévolue la charge d'attaquer les réseaux maffieux.

Ce texte est donc fondé sur la manipulation des "intérêts" non définis des femmes, qui sont en l'occurrence les prostituées. Il n'est d'ailleurs jamais question de "droits", mais de "protection", terme à la sinistre connotation dans ce "milieu"- et non pas les droits - des victimes.

Par ce détour, il sera alors possible de considérer la prostitution à la fois comme une des formes du travail informel, non ou peu rémunéré (à l'instar du"mariage", "travail domestique"(1.2. p. 2)) tout en le considérant comme un travail plus ou moins formel, (cf. la formulation de "travail (in)formel", 1.2 p. 2 )

Choonie, voilà ce que je pouvais rapidement t'écrire. Si tu as les moyens  d'attirer l'attention, de faire pression sur le gouvernement espagnol, fais le. En ce qui me concerne, je vais voir ce que je peux faire concernant la France. Je vais continuer à faire ce travail critique et essayer de pouvoir publier un article dans la presse.
Je t'embrasse.

Marie-Victoire


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Notes de bas de page
1 Aucune information n'est donnée sur la représentativité des ces ONG; aucune liste n'est fournie. Il faut préciser à cet égard que la Fédération Abolitionniste Internationale n'a pas été invitée. Et que Marie-Victoire Louis qui venait de publier un article dans le Monde Diplomatique contre les thèses Hollandaises s'est vue à trois reprises sur des arguments différents et mensongers interdire sa présence. Il faut noter que dans cette conférence, Il y avait 20 représentantes Hollandais, 10 Allemandes (l'Allemagne soutient de fait les thèses hollandaises); 4 françaises, toutes favorables à ces thèses.
2 Position du gouvernement Hollandais. ECOSOC, ONU. 3 avril 1990. (E/ 1990/33)

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