Violences des hommes à l’encontre des femmes
 Marie-Victoire Louis

Monsieur Ayrault, Premier Ministre, honte à vous

date de rédaction : 19/02/2013
date de publication : 19 février 2013
mise en ligne : 19/02/2013
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Le dimanche 17 février 2013 après midi, M. Jean-Marc Ayrault a cru bon, a pensé nécessaire, a estimé qu’il était urgent d’informer le bon peuple de France que lui, nommément cité « […] Premier ministre, suit avec la plus grande attention la situation du père qui s’est retranché en haut d’une grue à Nantes » et, qu’en conséquence, il a «demandé à la ministre de la justice, Christiane Taubira, et à sa collègue déléguée à la famille, Dominique Bertinotti, de recevoir  la semaine prochaine l'association SOS Papa et d'autres associations de défense  des droits des pères. »1

Que motivait son exigence ?

Un homme, à Nantes, condamné par la justice pour enlèvement d’enfant, était depuis deux jours en haut d’une grue dont il affirmait ne pas vouloir descendre « tant que ses revendications ne seraient pas satisfaites ». 2 Il avait écrit une banderole où l’on pouvait lire : «  Sauver nos enfants de la justice ».

Un autre homme, « lui aussi mécontent d’une décision de justice » 3 était, en solidarité avec lui, monté pendant deux heures le même jour en haut d'une grue à Strasbourg.

Pourquoi M. Ayrault, Premier Ministre, a t-il, avec tant de fermeté, de diligence, d’engagement, réagi ainsi ?

Pour reprendre les référents, les symboles, les normes, les lois de l’Etat dont il est censé être le garant:

- L’ « ordre public » devait-il être rétabli ? C’était l’ « homme à la grue » - que la presse qualifie aujourd’hui de « Sdf » - qui « troublait » lui-même cet « ordre ».

- Le « droit de propriété » était il contesté ? C’était le même homme qui s’était approprié un temps un outil de travail 4 - fut-il désaffecté - qui le bafouait.

- L’ « état de droit » était-il menacé ? C’était toujours lui qui le récusait. « Après deux ‘soustractions d'enfant’ - l'une de 15 jours en 2010 et une seconde de deux mois et demi en 2011- auxquelles les forces de l'ordre avaient mis un terme dans les deux cas, accompagnées de propos menaçants à l'égard de la mère de son fils, la cour d'appel de Rennes a suspendu le droit d'accueil du père et accordé à la mère le seul exercice de l'autorité parentale. Le 12 septembre 2012, il avait été condamné pour des faits de violences suivies d'une incapacité supérieure à huit jours, de soustraction d'enfant, et de menace contre les personnes avec ordre de remplir une condition (...) Il ne s'est pas présenté à l'audience mais a interjeté appel du jugement. La cour d'appel n'avait pas encore fixé d'audience » déclarait l’avocate de la mère. 5

Alors, qu’est - il possible d’en conclure ?

En affirmant - virilement ? - son autorité de Premier ministre :

- Il a cédé au chantage d’un homme qui bravait une décision de justice.

- Il a tenu pour nulle et non avenue la souffrance de l ‘épouse de cet homme et de leur enfant, « très éprouvés  » par « les coups de force répétés » du père « depuis trois ans ». 6

- Il a délégitimé l’Etat en obligeant à deux reprises le Préfet de Loire Atlantique à promettre à cet homme qu’une requête express au tribunal pour réexaminer sa situation lui serait - ainsi qu’un avocat - garantie 7 

- Il a humilié la Justice et sa ministre.

- Il a enjoint deux ministres - femmes - de lui obéir et de facto de soutenir les associations masculinistes 8 dont ces hommes étaient membres. Quant à la Ministre chargée des droits des femmes, elle est censée ne pas être concernée.

Pour sa gouverne - puisqu’il apparaît clairement qu’il soit, en l’occurrence, singulièrement démuni - le même jour de son communiqué, le 18 février 2013 [et ce, uniquement sur la base des informations de presse] :

- Une jeune femme de 20 ans est morte, assassinée, tuée par une arme de première catégorie. Plus d'une dizaine d'impacts de balles ont été relevés sur le véhicule. 9

- Les universités Lyon-1 et Lyon-3 ont envoyé un courrier électronique à plus de 30.000 étudiant-es et personnels les invitant à « ne pas sortir non accompagnés et à rester vigilant-es » après plusieurs agressions sexuelles et viols commis depuis octobre dans le 8e arrondissement. 10

- Un homme muni d'un « pistolet automatique 22 long rifle » retranché en milieu de journée dans un centre social de Montreuil (Seine-Saint-Denis), a été maitrisé par le Raid. Alors que « sa femme fait l'objet d'une mesure de protection judiciaire depuis un mois et demi » en raison de violences commises, il réclame, alors qu’il n’avait pas le droit de s’approcher d’elle, de pouvoir entrer en contact avec elle.

Qu’en déduire ?

* La réalité que révèle ce communiqué, c’est que ce gouvernement se contrefout - si l’on veut bien m’excuser ce terme fort peu distingué - de toutes les femmes quotidiennement battues, violées, assassinées, prostituées, traitées, ainsi que nous l’entendons quotidiennement - de « putes », de « salopes », comme des moins que rien [traduction : moins qu’un homme], appauvries par ce même  gouvernement. Et donc par le chef de l’état.

* La réalité, c’est qu’en sus de s’être délégitimé : la réunion avec Madame Taubira n’ayant semble t-il heureusement rien donné, M. Ayrault s’est ridiculisé, et plus grave, il a emporté dans le naufrage de son « autorité » les femmes de son gouvernement. En effet, l’homme au profit duquel il  s’est personnellement mobilisé - lequel n'a même pas été inquiété par la police - a affirmé, en descendant de la grue : «Ce qui m'énerve le plus, c'est que la cause des papas n'est pas entendue et que les femmes qui nous gouvernent se foutent toujours de la gueule des papas.»11

La réalité c’est que Monsieur Ayrault, Premier ministre, a réagi en tant qu’homme, et qu’il a choisi son camp.

Que les femmes et les hommes qui le soutiennent choisissent le leur.

N.B. Si M. Ayrault, « Premier ministre » pouvait, en toute cohérence de sa brillante déclaration, cesser de parler d’ « égalité » [entre hommes et femmes] et dans la foulée, de parité, son historique prise de position n’aurait pas été inutile.

Ajout. 11 mars 2014.

Quatre mois ferme pour le « père à la grue ». Lefigaro.fr (avec AFP). 11 mars 2014

Serge Charnay, qui s'était retranché l'an dernier dans une grue à Nantes pour réclamer le droit de voir son fils, a été condamné mardi à Nantes à quatre mois de prison ferme, après avoir « omis » de ramener son enfant à l'issue de son droit de visite, le week-end dernier.

Serge Charnay, qui assurait seul sa défense, était jugé en comparution immédiate pour « soustraction » d'enfant. Sa peine, conforme aux réquisitions du parquet, a été assortie d'un mandat de dépôt.

Depuis 2010, « c'est la quatrième fois que Serge Charnay ne ramène pas son fils à sa mère », a rappelé Me Franck Boëzec, qui assistait la mère, présente à l'audience.

M. Charnay avait d'ailleurs été condamné en 2012 à une peine d'un an de prison dont huit mois avec sursis pour une soustraction de Benoît pendant deux mois et demi, en 2011. M. Charnay a fait appel mais le sursis a d'ores et déjà été révoqué, car il n'a pas répondu aux six convocations du juge d'application des peines depuis cette condamnation.

Serge Charnay s'est défendu en expliquant que le « droit de visite progressif » qui lui avait été accordé le tenait « trop éloigné du quotidien » de son fils. « Je suis d'accord pour qu'on m'enferme jusqu'aux 18 ans de Benoît, comme ça, ça règlera tous les problèmes », a-t-il lancé ironiquement au tribunal.

Serge Charnay s'était retranché en février 2013 au sommet d'une grue à Nantes, pendant trois jours et trois nuits, pour revendiquer l'égalité des pères et des mères en termes de garde d'enfant en cas de séparation. Son geste avait été ensuite imité à plusieurs reprises un peu partout en France.

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Notes de bas de page

1  Communiqué de Matignon, Situation du père retranché sur une grue à Nantes. Portail du gouvernement. 17 février 2013. Repris par Le Monde.fr avec AFP. « Droits des pères : Ayrault demande à ses ministres de recevoir SOS Papa » ». 17 février 2013 à 15h36. Ajout 20 février. Ce communiqué, lue encore le 19 février, a disparu le 20. La dépêche de l’AFP ainsi que la presse en fait foi. Est-il utile de préciser que nier une réalité, qui plus au plus haut sommet de l’Etat, c’est ajouter l’irresponsabilité au mensonge ? Si M. Ayrault considère qu’il a commis une erreur, il doit la reconnaitre publiquement et en tirer les conséquences.   

2  Ibid. La dépêche AFP sus citée

3  Ibid.

4  Dont il sera signifiant de savoir - pour la légitimation du capitalisme - si le coût de son immobilisation lui sera imputé.

5  Déclaration de l’avocate de la mère de l’enfant. AFP. 17 février 2013. « Père/grue: la mère et l'enfant ‘éprouvés’»  

6  Ibid, dépêche AFP sus citée. 17 février 2013

7  Le Parisien. 18 février 2012. Le père retranché a passé une troisième nuit dans la grue à Nantes.

8  Cf. Isabelle Germain, 18 février 2013, Le lobbying des pères en haut des grues, Les nouvellesnews.fr ; Cf. Sandrine Goldschmidt, 18 février 2013, « Masculinistes: le gouvernement va-t-il vraiment céder au chantage? », A dire d’elles ; Cf. Henri Damien, Une opération médiatique du lobby masculiniste, Blog d’Henri Damien ; Cf. Patrick Jean, Nantes, l’escalade des pères cache une proposition de loi. 18 février 2013, Blog de Patrick Jean; Cf. le communiqué du MFPF : Les maris ou compagnons violents ne sont pas des « bons pères » honteusement privés de leurs enfants. Assez de manipulations du haut des grues. 18 février 2013, Site de la Fédération nationale Solidarité femmes ; Cf. le communiqué du Collectif Stop Masculinisme de Grenoble « Cause des pères’ ou offensive masculiniste ? ». 19 février 2013. Merci à Martin Dufresne.

9  AFP. 18 février 2013. La femme visée par les tirs est morte.

10  AFP. 18 février 2013. Un violeur en série rôderait dans Lyon + (Même jour) Un violeur en série à Lyon  

11  Le Figaro. 18 février 2013. Le père séparé est descendu de sa grue.


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